Essais
“Z comme zombie” : voyage dans un pays mutant

“Z comme zombie” : voyage dans un pays mutant

08 septembre 2022 | PAR Marianne Fougere

Avec Z comme zombie, le provocateur Iegor Gran s’attaque à un terrain miné : la guerre en Ukraine et la propagande poutinienne. Grinçant et intelligent.

 

Dans l’imaginaire collectif, un zombie est un personnage de fiction. Mort réanimé sous l’emprise d’un sorcier ou mort-vivant dépourvu de toute forme de conscience, le zombie n’a rien à voir avec les vampires ou les fantômes qui, eux, peuvent apparaître sous les traits d’êtres humains. Pourtant, n’en déplaisent aux auteur·e·s de science-fiction, les zombies existent bel et bien et ont l’apparence d’humains on ne peut plus normaux.

C’est en tout cas ce qu’affirme Iegor Gran dans son dernier opus. Selon lui, “pas une famille en Russie qui n’ait son zombie. Ce peut être l’oncle, la grand-mère, la sœur, le fils, le mari. Les réseaux sociaux débordent d’histoires où les disputes familiales traumatisantes débouchent sur des ruptures, quand soudain, derrière le masque du père, du frère, du copain, on aperçoit une monstrueuse déformation”. Pas un Russe donc qui ne connaisse une personne zombifiée. Il faut dire qu’en Russie plus qu’ailleurs la “zombocaisse” a fait des ravages. Des émissions de “télé-thérapies” populaires dans les années 90 aux talk-shows politiques diffusés aux heures de grande écoute, quand ce ne sont pas les fake news répandues sur des chaînes comme Russia Today. Mais Iegor Gran, fils de l’écrivain russe Andreï Siniavski, dissident soviétique, arrivé en France à l’âge de 10 ans, ne saurait se satisfaire de cette seule explication.

Aussi, dans Z comme zombie s’applique-t-il à découvrir ce qui se cache derrière “ce Z peinturluré en blanc dégueu sur les chars russes en Ukraine qui a gangrené le cerveau d’une majorité de Russes”. Mû, comme avant lui Hannah Arendt, par la passion de comprendre, il part en exploration pour chercher à savoir comment, à l’heure de l’information en continu et même de l’infobésité, une telle automutilation a été rendue possible. À mi-chemin du pamphlet et du gonzo-journalisme, convoquant sources journalistiques et témoignages, coups de poing factuels et punchlines bien senties, il décortique le processus qui a conduit à la zédification de la langue de Pouchkine. Car, si les Russes affirment vouloir dénazifier l’Ukraine, ils empruntent au régime totalitaire d’Hitler sa novlangue et ses procédés. À une exception près : “la propagande poutinienne ne fait pas dans la dentelle, non”. On dirait même, écrit Gran, “qu’elle fait exprès de ne pas être crédible”. Ce qui renforce la responsabilité des Russes. On ne naît pas zombie, on choisit de l’être. Ce qui n’atténue pas pour autant la responsabilité des Occidentaux que Iegor Gran exhorte à se “libérer de l’hypnose dans laquelle [les] a plongés [leur] envie d’idéaliser ce peuple et sa malédiction”.

 

Iegor Gran, Z comme zombie, Paris, P.O.L., sortie le 8 septembre 2022, 176 p., 16 euros.

Visuel : couverture du livre

 

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