Fictions
« Le Dernier des siens » : Prise de conscience

« Le Dernier des siens » : Prise de conscience

10 octobre 2022 | PAR Nathalie Valluis

En 1834, l’extinction des espèces n’est pas une question, cette notion n’existe pas encore.

C’est pourtant l’année choisie par Sibylle Grimbert dans son nouveau roman, Le Dernier des siens, pour imaginer la rencontre d’un jeune scientifique ambitieux avec un grand pingouin, animal bien réel qui disparaitra définitivement en 1844. En déplaçant dans le temps un sujet aujourd’hui tristement banal, ce texte court et prenant – dans les sélections des prix Renaudot, Femina, de leurs pendants lycéens, et du grand prix de l’Académie française – interroge le rapport entre humains et animaux sans jamais perdre sa vocation romanesque. 

Une rencontre fortuite et bouleversante

Eté 1834 : Auguste, dit « Gus », assiste au massacre, par les marins qu’il accompagne, d’une colonie de grands pingouins installée sur le rocher d’Eldey, proche de l’Islande. En mission depuis 6 mois dans l’Archipel des Orcades (Ecosse) pour le musée d’Histoire naturelle de Lille, il n’est là qu’en tant qu’observateur. 

Alors que l’ensemble le laisse relativement indifférent, il attrape un pingouin blessé. Ce geste, effectué quasiment par inadvertance, va profondément changer son itinéraire personnel.   

« Alors que la chaloupe d’où Auguste avait observé la scène repartait vers le bateau, il aperçut une forme noire passer près d’eux dans la mer. Cela ressemblait à la serpillère dont Mme Bridge se servait pour nettoyer le sol. Il se pencha, attrapa le pingouin et sentit sa nervosité, sa force, même affaiblie à cet instant – sinon, il ne serait pas resté à flotter là -, et quand il le ramena dans l’embarcation, la bête, dont un moignon d’aile cassée pendait sur son ventre, hurla. »

Une ambiguïté constante qui fait la richesse du texte

Par son ancrage historique, le roman évite tout manichéisme et saisit les paradoxes d’un moment qui n’est pas encore charnière.

Les premières pages décrivent une violence humaine qui paraît gratuite jusqu’à ce que son objet, se nourrir, soit rappelé. Dans un même paragraphe, le constat d’une disparition et l’impératif de survie se télescopent. Car les hommes qui, quelques minutes avant, se sont transformés en « tueurs » sont des marins pauvres dépendant de la pêche. Ils ne vivent ni dans le luxe ni dans les excès d’une consommation débridée.

« Maintenant, il n’y avait plus un seul animal vivant sur l’île. Il faut dire que cette colonie était petite, moins d’une trentaine d’individus ; certains marins, qui l’avaient vue l’année passée, disaient qu’elle avait encore diminué. Et les hommes remontèrent dans la chaloupe en portant les dépouilles. On les entendait chanter. Ils savaient qu’il y aurait un bon dîner ce soir, la chair tendre des pingouins, les protéines de l’énorme omelette qu’on allait dévorer. »

Gus non plus n’a rien d’un héros ayant embrassé la recherche au nom de grands idéaux. Il rêve d’aventure et ce pingouin qu’il a capturé a tout d’une magnifique opportunité pour atteindre ses objectifs.

« Il était un bon marin, un type aventureux aussi. Or être le premier à pouvoir observer longuement un grand pingouin vivant faisait de lui non seulement un voyageur unique, mais potentiellement un précieux assistant du musée d’Histoire naturelle (ce qui financerait ses prochains voyages). »

Le premier des siens

Rapidement, Gus se perd précisément dans cette observation du pingouin. Il est de plus en plus fasciné, attiré par cet autre dont la compréhension lui échappe. Ses interrogations deviennent atypiques pour la période, avec des échos évidents à notre présent.

« Cet animal est buté, pensa Gus, il manque d’intelligence, de sens du futur, cet animal est stupide, voilà, il préfère mourir de faim que de rester dans une cage. Gus lui en voulait. Un homme cesserait-il de manger parce qu’il est en prison ? Non, mais justement le pingouin n’avait pas de ressort dans l’adversité, il est défaitiste. Il coinçait sa tête dans sa poitrine, évoquant un bout de bois, un objet de culte druidique, une pierre de Stonehenge en réduction. »

Accompagné par un personnage essentiel, Buchanan, notaire de Stromness, sorte d’alter ego amical et solide, Gus découvre bientôt une réalité qu’il va devoir affronter pour les années à venir : le pingouin qu’il a face à lui est probablement l’un des derniers de son espèce.

Et la réflexion abyssale dans laquelle cette révélation le plonge progressivement fait probablement de lui le premier des siens à sentir que l’extinction d’une forme de vie, quelle qu’elle soit, ne peut pas être un simple aléa.

Sibylle Grimbert ouvre des pistes, nous attache à ses personnages, hommes et animaux, nous embarque dans un récit épique où amour et amitié ne manquent pas. L’immense plaisir d’un roman à part entière et une autre façon d’aborder, par l’imaginaire et la distance, un sujet brûlant. 

Pour les parisiens, rencontre avec Sybille Grimbert à la librairie l’Attrape-Cœurs, 42 avenue Junot 75018 Paris, le jeudi 13 octobre 2022 à 20h. 

Sibylle Grimbert, Le Dernier des siens, Editions Anne Carrière, 192 pages, 18,90€, sortie le 26/08/2022
Visuel (c) Couverture du livre

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Nathalie Valluis

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