Fictions
« Mort aux geais ! » : Révolte et magie

« Mort aux geais ! » : Révolte et magie

12 octobre 2022 | PAR Nathalie Valluis

Tension, suspense et plaisir de lecture sont au rendez-vous dans Mort aux geais ! quatrième opus du cycle « La Tour de garde » (Editions Les Forges de Vulcain). Le premier tome du cycle, Le Sang de la cité, sort parallèlement aux Editions Le Livre de Poche. L’occasion de découvrir cette série très réussie. 

Dans le tome 4, Claire Duvivier est à la barre et nous ramène sur le continent imaginé avec Guillaume Chamanadjian. C’est lui qui avait ouvert le bal en avril 2021. Depuis, les deux auteurs nous livrent alternativement les secrets de Gemina, Capitale du Sud, et de son pendant au Nord, Dehaven. Deux cités apparemment très différentes, deux auteurs, deux trilogies mais un monde commun dans lequel tout s’entrecroise. 

Ville commerciale contre ville culturelle

Dehaven, Capitale du Nord, vit du commerce et prétend avoir chassé superstition et irrationalité. 

« Mes parents, Renhardt et Aliss Van Esqwill, n’avaient pas connu la Dehaven obscurantiste où avaient grandi ma grand-mère et les gens de son âge, encore pleine de contes et de mystères, de foi naïve en des divinités incompréhensibles et d’espérance en un hypothétique au-delà. Tout cela avait été balayé à une vitesse folle depuis que le commerce avec les colonies avait pris son essor, apportant à la ville prospérité. »

Gemina, Capitale du Sud, bruisse d’histoires, de légendes, de poèmes. La peinture y est autant valorisée que la bonne chère.

« Je me plongeai dans la masse grouillante de vie des ruelles avec plaisir, m’enivrai des odeurs de pâtisseries mêlées d’épices et d’herbes aromatiques. Les costumes bariolés d’une troupe de saltimbanques tranchaient avec la pierre rouge des murs de la Cité. Un histrion coiffé d’un turban m’apostropha : « Une pièce d’argent pour un contre en or, jeune homme ! » » 

Mais Amalia à Dehaven et Nox à Gemina nous font découvrir une réalité nettement moins tranchée et beaucoup plus sombre. Ces deux adolescents naviguent entre l’aristocratie, dont ils sont directement ou indirectement membres, et le reste de la population dans laquelle ils ont noué des amitiés. A travers leurs yeux se révèlent, dans les deux villes, la violence et les antagonismes qui traversent toutes les couches sociales, la tension entre modernisation et maintien des traditions, les fêlures qui vont faciliter l’émergence – ou le retour – d’une force magique, destructrice et inhumaine.

La fantasy, un genre plus sérieux qu’il n’y parait

Claire Duvivier et Guillaume Chamanadjian se décrivent eux-mêmes comme des auteurs de fantasy. Leurs livres mêlent effectivement, et avec brio, épopée, mythes et fantastique.

Mais imaginaire n’implique pas déconnection ou échappatoire au réel. Certains thèmes qui traversent ce cycle pourraient à l’évidence être qualifiés de « sérieux » et, pour certains, de très « actuels » : éducation (le premier tome de Claire Duvivier s’intitule « Citadins de demain »), système politique, colonialisme, transfuge de classe…

Nuance et divertissement restent pourtant toujours de mise. Lorsqu’Amalia se veut donneuse de leçon (« (…) dans une société de classe, la pire chose qu’on puisse faire, c’est de se faire passer pour ce qu’on n’est pas. C’est le tabou ultime. Même parmi les gens qui se disent progressistes et égalitaires »), ses propres paradoxes la rattrapent à peu près aussi vite que l’action (« Ce même soir, un groupe d’enrôlés s’évada du camp militaire de la Prise »).

Un dialogue littéraire très réussi

« La Tour de garde » ne s’écrit pas tout à fait à quatre mains, en tout cas pour ses premiers tomes, puisque chaque auteur se consacre à une ville et une histoire, signant seul ses livres. Ce processus rend la lecture à la fois troublante et intéressante. Car si la cohérence de l’univers est totalement respectée, le style, le rythme, l’approche diffèrent.

Une discussion rapide avec quelques lecteurs confirme d’ailleurs une tendance, chez la plupart, à avoir son auteur « préféré » dans le duo.

La grande force de ce quatrième tome, déjà présente, à vrai dire, dans le troisième, est de nous faire oublier assez vite ce prisme de lecture. Car les liens entre les histoires parallèles de Dehaven et Gemina, qui se dessinent désormais plus clairement, nous tiennent totalement en haleine.

A la dernière page, l’annonce de la publication du troisième tome de « Capitale du Sud » en avril 2023 déclenche donc une certaine frustration (6 mois d’attente !), signe d’une lecture qui en valait la peine. 

Claire Duvivier, Mort aux geais – Capitale du Nord tome 2 (Cycle La Tour de garde), Editions Aux Forges de Vulcain, 432 pages, 20€, sortie le 07/10/2022
Visuel (c) Couverture du livre

Guillaume Chamanadjian, Le Sang de la cité – Capitale du Sud tome 1 (Cycle La Tour de garde), Editions Le Livre de Poche, 416 pages, 8,40€, sortie le 28/09/2022 

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