Fictions
Stefan Zweig, Vingt quatre heures de la vie d’une femme

Stefan Zweig, Vingt quatre heures de la vie d’une femme

26 février 2021 | PAR Lise Ripoche

La réédition du chef d’oeuvre de l’écrivain autrichien Stefan Zweig par les éditions Robert Laffont prouve qu’un grand texte ne vieillit pas. Que lire ou relire aujourd’hui, à l’aune des préoccupations actuelles, loin de défigurer l’oeuvre lui ajoute une dimension nouvelle. 

Le scandale

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme est un court roman traitant de la passion brutale qui s’est emparée d’une femme âgée, bouleversant à jamais sa vie. Des années plus tard, dans un hôtel, elle choisit de raconter son histoire à un autre pensionnaire, qui l’écoute alors patiemment délivrer pour la première fois son lourd secret. Bien que le lecteur d’aujourd’hui puisse passer à côté de la dimension scandaleuse que pouvait alors recouvrir la naissance d’une cette relation liant cette aristocrate alors relativement âgée à un jeune homme torturé, rongé par son addiction pour le jeu, il ne faut pas aller chercher bien loin pour comprendre la tension encore vive que suscite ce genre de passion. En effet, si l’espace médiatique est actuellement saturé de faits rappelant que l’utilisation du pouvoir économique et symbolique est si fréquente que l’on peut raisonnablement parler d’un système de prédation, celle-ci est généralement l’apanage des hommes. De même, par delà le travail d’actualisation de cette question au sein des médias, la culture populaire regorge d’exemple de prise d’ascendance d’un homme sur une femme, et celle-ci manque rarement d’être relatée avec romantisme. Alors, qu’est-ce à dire ? Que cette nouvelle mériterait d’être relue pour cette seule raison que pour une fois une femme témoigne de cette passion ? Que pour une fois il est permis d’inverser les rôles ? En réalité, comme tous les grands textes, celui-ci ne saurait se réduire à un simple procès d’inversion, et révèle bien plus que cette lacune dans la culture populaire. 

D’abord, il y a les mains 

Dans les romans de Stefan Zweig les mains parlent souvent mieux que les bouches. Celles du jeune homme hypnotisent littéralement l’aristocrate, qui s’abandonne à leur contemplation dans des pages qui vaudraient à elles seules d’être retenues parmi les plus belles de l’œuvre de Zweig. Celui dont ces mains parlent manque presque de densité émotionnelle par rapport à elles. En parlant des mains, ce que décrit en fait Zweig c’est ce tremblement de tout l’être qui se donne à contrecœur, à sa propre perte, entièrement. Lui dans le jeu, elle pour lui. Dès lors, on voit bien que le schéma de prédation n’est pas véritablement transposé, et que la femme est toujours celle qui dans cette chasse est ravie, symboliquement manipulée. 

Ensuite il y a l’histoire 

Le roman est un récit enchâssé; du scandale que provoque dans l’hôtel la fuite d’une femme avec son amant découle la remémoration et la confession de cette aristocrate auprès du narrateur. Auditeur et témoin silencieux d’une histoire qui n’est pas la sienne, le narrateur redouble le lecteur et se pose en figure exemplaire. Il écoute sans jugement, accueille le récit sans chercher à lui imposer une morale. La parole se déverse alors, de plus en plus intime, se livre à nous à travers lui, d’une telle manière que n’existe finalement plus de distance réelle entre elle et nous. Vivre à travers les mots des autres, réduire la distance entre les mots et l’expérience c’est sans doute cela la belle expérience de la littérature. 

crédit visuel: couverture du roman paru aux éditions Robert Laffont, 2021 

 

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