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Stanislas Nordey, locataire de la parole aux Solitaires intempestifs

Stanislas Nordey, locataire de la parole aux Solitaires intempestifs

22 août 2013 | PAR Christophe Candoni


couv nordey

Frédéric Vossier dresse dans son ouvrage paru aux Solitaires intempestifs Stanislas Nordey, locataire de la parole, le parcours et le portrait de celui qui fut l’artiste associé de la dernière édition du festival d’Avignon. Il dévoile la personnalité riche et complexe d’un comédien époustouflant, d’un metteur en scène radical, d’un lecteur compulsif, d’un pédagogue passionné, d’un homme engagé et exigeant. Il recueille également une parole essentielle sur l’état du théâtre public français dont Nordey est devenu un acteur incontournable. 

« Tour à tour singulier, polémique, radical, démesuré, « monstrueux » dans le sens d’« inclassable » ou de « difforme », c’est ainsi que l’auteur du livre qualifie Stanislas Nordey en préface. Débordant d’idées et d’énergie, Nordey avance à la vitesse de la lumière, toujours plein de projets en tête et sans regarder en arrière. Il n’a pas d’auteur de prédilection, excepté Pasolini dont il a monté la quasi intégralité de l’œuvre dramatique ; pas non plus de Maîtres ni de modèles, il apprend son métier auprès de sa maman, la grande comédienne Véronique Nordey, avant de connaître les désillusions des cours dramatiques parisiens, qu’ils soient privés ou publics et commence le théâtre sans référent, dit ne pas savoir qui est Vitez et Chéreau lorsqu’il monte sa compagnie et La Dispute de Marivaux comme première pièce.

Depuis Nordey est un chercheur, un dénicheur. Des pièces, il en a des bibliothèques entières et plein sa besace. Des textes contemporains, des auteurs vivants qui l’accompagnent, le nourrissent, et lui permettent de capter l’ici et maintenant. Il en monte certains sur le champ, dans l’urgence et la nécessité de les faire découvrir (Gênes 01 de Fausto Paravidino ou Tristesse animal noir de Anja Hilling) ; pour d’autres, Nordey attend le bon moment, la situation la plus opportune, celle qui lui permette de faire se réunir les conditions idéales afin que le texte se déploie et se fasse entendre au plus juste. Par les villages est de ceux-là, un livre de chevet auquel il avait depuis longtemps le désir de se frotter, un rêve que Nordey a magistralement consommé cet été dans la Cour du Palais des Papes à Avignon.

villages

Un long entretien et une série de témoignages montrent l’importance de rencontres aussi déterminantes que celle avec Jean-Pierre Vincent, son professeur au Conservatoire, celle avec Valérie Lang la même année – l’actrice qui a partagé sa vie est décédée tragiquement le 22 juillet dernier (voir ICI) -, celle avec une famille d’acteurs dont fait partie l’irremplaçable Laurent Sauvage qu’il appelle son frère, avec d’autres artistes fidèles comme Pascal Rambert, Wajdi Mouawad ou encore Falk Richter qu’il a en partie fait découvrir en France à Avignon et avec qui il a un nouveau projet de spectacle autour de Fassbinder, avec des professionnels associés à des lieux : les Attoun au théâtre Ouvert, Le Pillouer à Rennes, Françon puis Braunschweig à la Colline, Baudriller et Archambault à Avignon qui lui apportent toute leur confiance. La troisième et dernière partie du livre se présente comme une étude intéressante de ce qui fait la singularité du geste artistique du metteur en scène. Nordey textocentriste ? s’interroge l’auteur. Oui dans la mesure où il développe un théâtre de la parole d’inspiration pasolinienne et pratique avec ses acteurs une immersion totale dans le texte qu’il adresse et fait entendre avec une puissance incomparable. Le style Nordey se trouve de toute évidence dans le dépouillement, la frontalité, la profération qui sont les éléments les plus caractéristiques de son travail qui, bien que radical, tend à désacraliser la mise en scène car appelle à son effacement et son décentrage.

Après le conservatoire, de grandes et nombreuses choses s’ouvrent à Stanislas Nordey, y compris la proposition d’entrer à la Comédie-Française, mais il ne se voit pas encore suffisamment acteur et c’est comme metteur en scène et chef de troupe qu’il grandit et s’épanouit en dehors des institutions et en banlieue (Sartrouville, Nanterre, Saint-Denis). Lorsqu’il prend la direction du TGP avec Valérie Lang, il touche du doigt la possible réalisation d’une utopie de théâtre public qu’il appelle « le théâtre citoyen », résultat d’un travail généreux, inventif et acharné malgré l’indifférence des tutelles. Diriger ce théâtre à partir de janvier 1998, c’est pour lui réimplanter le théâtre dans la ville, aller à la rencontre de son public et lui ouvrir les portes, travailler à l’accessibilité de sa programmation et de ses lieux, multiplier les propositions artistiques, ne représenter avec intransigeance que des pièces contemporaines, montées par lui-même et de jeunes équipes d’artistes… Nordey renforce les relations publiques au mépris d’une communication traditionnelle et fait grincer des dents en supprimant les invitations à la presse et aux professionnels de la culture pour mettre en œuvre une politique culturelle démocratique et conçue exclusivement à l’attention du public. Le succès est au rendez-vous mais son coût important creuse un déficit conséquent qui fait défaut.

Dans les institutions comme au plateau, Nordey aime le risque, la peur, la difficulté plutôt que le confort et la routine. Il se bat avec les textes les plus ardus et les aventures théâtrales les plus complexes sans se soucier de l’échec, seule condition de se sentir libre de penser, créer, d’agir. Il aime quand quelque chose lui échappe, travaille avec les accidents. Avec une autonomie et une détermination absolues, Nordey fonce en première ligne et sans concession au risque de s’en prendre plein la tête comme lors de la grève des intermittents du spectacle et l’annulation du festival d’Avignon en 2003.

Nordey est un combatif joyeux face à l’adversité.  Le théâtre comme la vie est pour lui un combat « à mener joyeusement », sans passions tristes mais de manière profondément intègre et engagée.

Stanislas Nordey, locataire de la paroleVossier FrédéricNordey Stanislas, Editions Les solitaires intempestifs, 23 euros.

Photo Par les villages © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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