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« La société du mépris de soi », de François Chevallier

12 décembre 2010 | PAR Mikaël Faujour

Interprétant l’art contemporain d’ascendance duchampienne (et Duchamp lui-même, plus particulièrement) et le cinéma de la Nouvelle Vague, François Chevallier, dans cet essai, établit la généalogie d’un narcissisme de masse ayant conduit à une indifférence à autrui et à une haine de soi, dont la vague de suicides chez France Télécom a apporté la plus funeste confirmation.

Le titre et sous-titre en eux-mêmes interpellent et signalent partiellement ce dont il est question : relier des faits (artistiques, psychiques, sociaux et sociétaux) dont le rapport immédiat n’est pourtant pas frappant.

À ce titre, cet essai aux accents pamphlétaires a pour mérite de se saisir de l’art contemporain moins pour en contester le caractère artistique (on renverra pour cela plutôt à Kostas Mavrakis, Pour l’art. Eclipse et renouveau) que la valeur de symptôme culturel parmi d’autres. D’ailleurs, l’auteur ne s’y attarde pas de façon systématique et s’éloigne de l’art contemporain pour parler de cinéma ou de faits de société.

Considérant alternativement Marcel Duchamp en particulier (et, par capillarité, l’art contemporain dont il est à l’origine, ainsi que les avant-gardes futuriste et dadaïste) ainsi que le cinéma de la Nouvelle-Vague, François Chevallier s’intéresse à des créations qui ont préfiguré l’émergence de l’individu postmoderne, un individu enfermé dans son être malade faute de pouvoir et vouloir en sortir. C’est en quelque sorte la généalogie d’un malaise général qu’il brosse à grands traits.

Considérant la carrière post-picturale de « l’inventeur » des ready-made, l’auteur avance par exemple que celui-ci exprime « le dégoût d’un art lié à la matérialité de l’homme plutôt qu’à son pur « esprit » (la nécessité pour l’art « de prendre la direction de l’expression intellectuelle plutôt que l’expression animale »), l’horreur en peinture du « rétinien », l’éloge de l’indifférence émotionnelle absolue comme critère de choix du futur ready-made (…), une curieuse obsession de la virginité liée à un rejet de la subjectivité et de toutes ses charges sensuelles, l’engouement pour les mathématiques, les sciences, les abstractions, les codes et les jeux cérébraux, autant d’indications qui convergent pour dessiner un homme en fuite devant la part la plus aventureuse de lui-même : son « irrationnel », en tant qu’expression organique d’un vaste ensemble dont le contrôle lui échappe ».

De ceci ressort le sentiment d’une impossibilité ou d’un refus du sens, amenant l’individu à ne pouvoir se concevoir comme relié aux autres (par un projet, une révolte ou encore un sens commun basé sur une grammaire de symboles) et, in fine, à un individualisme nombriliste, autistique, immature. Ce en quoi, le cinéma de la Nouvelle Vague (Godard, Truffaut, Rivette, Rohmer…) avec ses personnages non engagés, lâches, entrent en résonance. De même que les artistes duchampiens, solipsistes, dont l’art est sans corps ni âme et dont les symboles ne sont valides que pour eux, signalant une indifférence à autrui. (À ce titre, et même s’il ne le mentionne pas, le cas Louise Bourgeois est très symptomatique.)

Seul existe alors le « moi ». En effet, François Chevallier démontre que, tant dans l’art contemporain que dans le cinéma de la Nouvelle Vague, nous avons assisté au repliement de l’individu sur lui-même, avec son corollaire exhibitionniste d’un narcissisme doloriste.

Le refus de l’engagement et le refus du sens, qu’ont amplifiés le triomphe du néolibéralisme depuis les années 80 et l’idéologie de la fin des idéologies et de la fin de l’Histoire, ont fait le jeu des puissants. Favorisant l’émergence d’une société de narcisses, elle a concouru à éteindre toute velléité de révolte individuelle et collective, à fabriquer des hommes sans horizon, réduits à l’état de machines soumises à la logique productiviste des puissants. L’intériorisation de cette idéologie et le repliement individuel conséquent expliquent alors, entre autres choses, pourquoi de nombreux employés de France Télécom, plutôt que se révolter contre la force qui les oppresse, ont préféré se donner la mort.

Le constat est évidemment sombre et cet essai stimulant donne à penser le pourquoi de l’indolence sociale actuelle face à une oppression idéologique et économique dont les désastreux effets ne sont même plus à démontrer. Cet essai entre en résonance avec des mouvements de pensée variés qui cherchent et formulent des issues diverses, dont l’écologie, les critiques contre l’art contemporain ou contre le capitalisme sont des formulations parmi d’autres. La recherche d’un sens, d’un projet collectif, la réaffirmation d’une liberté individuelle qui soit comprise avec ce qu’elle induit de responsabilité éthique et de conscience sociale : telles sont les issues qui doivent être revendiquées. Mais cela doit passer aussi par un décloisonnement mental qui devra beaucoup à tout ce qui pourra indiquer quelles sont les chaînes qui entravent nos sociétés de narcissisme de masse. C’est là un des mérites de cet essai.

 

Lire aussi l’analyse du livre sur le site Sur Le Ring.

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Mikaël Faujour

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