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« Gabriële » d’Anne et Claire Berest : éclairer le visage de la mère

« Gabriële » d’Anne et Claire Berest : éclairer le visage de la mère

14 septembre 2017 | PAR Jérôme Avenas

Écrit à quatre mains par deux sœurs, publié par les Éditions Stock le très beau livre d’Anne et Claire Berest met en lumière la figure de Gabriële Buffet, arrière-grand-mère des écrivaines, épouse de Francis Picabia. Une enquête, richement documentée et très émouvante.

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On se souvient du Koan Zen en exergue des « Souvenirs pieux » de Marguerite Yourcenar «  Quel était votre visage avant que votre père et votre mère se fussent rencontrés ? » Anne et Claire Berest, sœurs écrivaines, se sont posé cette question. C’est par leur branche maternelle qu’elles sont les descendantes de Francis Picabia, artiste génial, bipolaire, engagé dans le mouvement d’avant-garde Dada, fou de voiture, de vitesse, de femmes, de paradis artificiels. On sait tellement de choses sur Picabia et si peu sur Gabriële Buffet, musicienne, compositrice, muse, mère, amante et arrière-grand-mère de Claire et Anne Berest. C’est le premier axe du livre : mettre en lumière une artiste qui aura compté dans l’histoire de l’art par l’énergie créatrice qu’elle aura insufflé aux premiers peintres de l’abstraction, dont son infernal époux. Il suffit de regarder les photos de groupe du mouvement Dada pour comprendre que les années folles, si elles ont contribué à une avancée de la libération de la femme, sont encore marquées par les codes du XIXème siècle. Pour avant-garde qu’il soit, bien qu’entouré de femmes de talent, le mouvement Dada ne leur a réservé qu’une place mineure. Gabriële, nous apprennent Claire et Anne Berest, bien que compositrice, bien qu’élève de la Schola Cantorum, n’a pas laissé de composition. Seuls ses travaux d’étudiante, pourraient se trouver quelque part, mais où ? Artiste sans œuvre, donc, « avec son âme de metteur en scène, elle a l’art de filer en coulisses avant la représentation. ». Ce que montrent admirablement Anne et Claire Berest, c’est le rôle de théoricienne de Gabriële Buffet, nourrissant son artiste de mari d’un lait consistant.
Mais « Gabriële »  n’est pas une biographie. Ou, en tout cas, pas comme les autres. Ce que l’on suit, pas à pas, c’est moins l’histoire d’une rencontre entre deux artistes phénoménaux et leurs amours déchirées que la mise au jour du destin d’un homme à travers l’indifférence de ses parents. « Gabriële » est un livre qui rend compte d’un travail d’enquête qui se détache de la recherche historique (les deux écrivaines se défendent dès le début de faire un travail d’historienne). Il s’agit de partir sur les traces laissées dans les archives de ces deux aïeux, faire le portrait d’une famille dont on ignore tout, comprendre peut-être, expliquer, combler un manque. Le livre s’arrête au moment où les « visages avant que leur père et leur mère se fussent rencontrés » d’Anne et Claire Berest se précisent, sortent du flou, de l’abstraction, avec la naissance de leur grand-père Lorenzo dit Vicente Picabia. Délaissé par son père et sa mère, il a choisi de s’effacer à vingt sept ans, d’aller au bout d’un destin assigné par ceux qui lui ont donné la vie : devenir invisible. Fantôme insaisissable, Anne et Claire Berest le cherchent en explorant la vie de Gabriële et Francis.
« Pour notre mère Lélia,
nous avons essayé d’éclairer la nuit ».
Ces quelques mots, en forme de vers libres, concluent un très beau livre, l’un des événements de cette rentrée littéraire. « Éclairer la nuit »… C’est tout l’esprit de la littérature, et, peut-être même, sa justification.

Anne et Claire Berest, Gabriële, Éditions Stock, août 2017, 450 p, 21,50€

Visuel : Couverture du livre

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Jérôme Avenas

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