Fictions
« Samouraï » de Fabrice Caro : On connaît la chanson

« Samouraï » de Fabrice Caro : On connaît la chanson

26 juin 2022 | PAR Julien Coquet

Quatrième roman de Fabrice Caro (Fabcaro dans le domaine de la BD), Samouraï reprend la même structure que les deux romans précédents, sans pour autant émousser notre plaisir.

Si l’on met à part Figurec, premier roman de Fabrice Caro publié en 2006, et bien avant que l’œuvre de l’auteur ne soit connue du grand public, les trois romans de Fabrice Caro, Le Discours, Broadway et ici Samouraï reposent sur un élément perturbateur simple. Le devoir de faire un discours pour le mariage de sa sœur pour le premier, la réception d’un courrier de l’Assurance maladie invitant à faire un test de dépistage du cancer colorectal pour Broadway et, ici, la petite phrase prononcée par l’ex-petite amie du narrateur : « Tu veux pas écrire un roman sérieux ? » Question qui doit travailler l’auteur lui-même puisqu’il s’interrogeait déjà dans sa bande dessinée Moon River.

Sa séparation en tête, Alan est chargé par ses voisins, partis en vacances, de surveiller leur piscine. L’occasion de profiter de deux semaines au soleil, bercé par le bruit blanc de l’eau, pour pondre la grande œuvre qui ferait revenir Lisa : « je vais plonger dans l’écriture avec l’acharnement et la concentration d’un guerrier samouraï ». Sauf que… Sauf qu’Alan ne semble pas très doué par l’écriture (hilarants résumés de projets de romans), qu’il est constamment dérangé par son amie Jeanne qui s’est donnée pour mission de lui faire retrouver l’amour, et que des notonectes se multiplient dans la piscine.

Les familiers de Fabrice Caro arrivent donc en terrain familier : un quadragénaire de la classe moyenne, bien souvent célibataire, se retrouve empêtré dans les problèmes du quotidien. Si Broadway nous avait passablement énervé, force est de constater que Samouraï fonctionne. Alors oui, l’écriture n’est passez travaillé (un roman tous les deux ans, une bande dessinée tous les ans) et la trame, vous l’avez compris, ne relève rien d’un esprit révolutionnaire. Mais Fabrice Caro a le chic pour faire ressortir de drôles de vérités : « Des années durant, on s’invite à des apéros et puis un jour, on n’a rien vu venir : soirée raclette. A quel moment de la vie bascule-t-on au stade soirée raclette ? Rien ne marque mieux et de manière plus déprimante le passage à l’âge adulte ». Ou encore : « Rien n’est moins intéressant que les gens qui vous parlent de leurs travaux, voilà typiquement le genre de sujet (avec les résultats scolaires de ses enfants) qui n’intéresse que celui qui en parle ». A cela ajoutez une battue pour retrouver une femme disparue, une éditrice qui ne donne pas signe de vie, une phobie de monter sur scène au théâtre, un passage apocalyptique à La Grande librairie, et vous ne pourrez que prendre conscience de l’absurdité de nos vies. Mais en riant.

« Elle me demande si la battue s’est bien passée, je lâche un Oui oui génial un peu trop enjoué avant de me raviser, en réalité pas tant que ça, nous n’avions rien trouvé, c’était assez triste, puis nous échangeons un peu sur Jeanne et Florent et finissons par nous dire au revoir. Je croyais qu’elle avait déjà mis de l’essence et s’apprêtait à repartir, mais là voilà qui, comme moi, décroche le pistolet pour remplir son réservoir, et nous nous retrouvons à deux mètres l’un de l’autre en train de mettre de l’essence, et je trouve la situation très gênante, comme lorsqu’on dit au revoir à quelqu’un dont on s’aperçoit avec stupeur qu’il part dans la même direction que nous, et on se retrouve à marcher à quelques mètres l’un de l’autre sans savoir si on doit se parler, et quand l’un des deux se décide enfin à prendre les choses en main et reprend la conversation, c’est encore pire, et jamais essence ne m’a semblé s’écouler aussi lentement. J’appuie de toutes mes forces sur le pistolet comme si le flux allait s’accélérer. »

Samouraï, Fabrice Caro, Gallimard, Collection Sygne, 224 pages, 18 euros

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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