Danse
Emanuel Gat enjambe la Tosca à Montpellier danse

Emanuel Gat enjambe la Tosca à Montpellier danse

27 juin 2022 | PAR Gerard Mayen


Le maître de la grande composition chorégraphique se laisse bousculer par la pression des temps de crise, non sans révéler des limites

On se trompe lorsqu’on pense qu’une œuvre d’art découle avant toute chose, voire exclusivement, des intentions de son auteur. Il existe quantité d’œuvres qui sont surtout pétries du contexte dans lequel elles sont nées et ont grandi, et des phénomènes qui les travaillent (économie, pouvoir, notoriété, modes de production, etc). C’est bien de le savoir. On est tenté de ranger parmi ces dernières la nouvelle création d’Emanuel Gat. Son titre : Act II & III or the Unespected Return of Heaven and Earth.

On dirait même que cette pièce pour onze danseuses et danseurs est née en bonne partie d’elle-même. Le chorégraphe raconte : « En pleine période de Covid, nous avons bénéficié d’une résidence, qui ne visait pas précisément à la création d’une nouvelle pièce. Il s’agissait de nous retrouver pour deux semaines, dix jours de travail partagé, d’ateliers, avec une énergie très particulière, très chargée, dans cette ambiance de couvre-feu ». Cette équipe est une troupe très soudée autour du chorégraphe, très féconde et rapide dans son approche du mouvement dansé. Tant et si bien qu’ « au bout de cinq jours, au terme de la première semaine, il s’avérait que ce que nous obtenions avait bien l’apparence d’une pièce. Et nous l’avons finalisée au cours de la semaine suivante ». Très rapide.

Act II & III nous parvient donc comme travaillée secrètement, de l’intérieur, par les énergies contradictoires, paradoxales, de l’ère du Covid ; sans qu’il s’agisse pour autant de traiter de ce thème. Il y a là une forme de trame souterraine, par laquelle le monde s’exprime par ses propres forces, débordant la pure intention artistique. C’est précieux. De ce processus peu courant, il découle toutefois que le chorégraphe, grand maître de la composition, semble avoir agi cette fois quelque peu en retrait de son propre potentiel.

Est-ce par là qu’on peut expliquer que tout le premier grand acte de la pièce consiste en un enchaînement de solos, interprétés tour à tour, l’un et l’une après l’autre, par chacune et chacun des membres de la distribution. Les danseurs d’Emanuel Gat sont-ils foncièrement des solistes ? Ce n’est pas ce qu’on a généralement retenu de ses précédentes grandes pièces de groupe. Thématiquement abstrait, mais structurellement peu arrimé, corporellement bouillonnant, on a eu du mal à voir, dans toute cette partie, beaucoup plus que de la danse montrant de la danse à voir.

Dans tout ce long acte, les danseuses et danseurs sont intégralement nus. Dans cette situation, on n’a pas distingué beaucoup plus qu’une exposition académique et musculeuse, ne questionnant guère le régime de la représentation. Deux décennies d’esthétiques de la déconstruction de cette dernière, avec force nudités à l’appui, nous a gratifié d’un tout autre niveau d’excitation critique. Là absent.

Le grand acte suivant est ressaisi par l’énergie collective, où cette fois vêtus de noir, les performeurs et performeuses déferlent dans un chaos maîtrisé, qu’aiguise le contraste avec le dénuement absolu de la boîte noire scénographique, laissée brute et nue. C’est profond. La composition est extrêmement tendue, comme en compétition avec une musique déversée à fort volume, au risque d’écraser le geste chorégraphique. Quelle musique ? L’acte 3 (et précédemment c’était le 2) de Tosca, de Puccini, tonitruant dans l’enregistrement retenu : celui, légendaire, de 1965, dirigé par Gorges Pêtre, chanté entre autres par Maria Callas.

Pourquoi ce choix ? Le chorégraphe trouve des accents cunninghamiens quand il explique qu’il a recherché dans sa mémoire d’ordinateur une pièce musicale présentant exactement la même durée d’exécution que le matériau chorégraphique dont l’assemblage était à ce moment achevé. On souscrirait volontiers au manifeste d’émancipation que recèle ce choix d’indépendance clairement posé entre forme musicale d’une part, forme dansée de l’autre. A ceci près que Tosca n’est pas l’une de ces pièces formalistes conceptuelles que John Cage proposait de dérouler à côté des pas indépendants des danseurs de Cunningham. La charpente de Tosca est écrasante de puissance narrative et de dramaturgie tragédienne. Au lieu d’ouvrir un espace libre d’émancipation pour la danse produite par Emanuel Gat, qu’elle accompagne, elle tend à entrer en compétition, et finalement la surcharge artificiellement.

Nul de doute du savoir-faire très singulier d’Emanuel Gat, quand il orchestre des pièces au fil de leur puissance interne, sans pré-déterminer leur écriture, laissant à l’immanence des énergies du plateau le soin de se développer dans le processus même. Certes.

Mais la pression singulière du contexte ayant présidé à l’apparition d’Act II & III pourrait avoir révélé l’une des limites théoriques de son art, assez daté, qui finalement questionne peu la réalité de l’autonomie de danseurs rompus aux attentes d’un auteur démiurge.

Le Festival Montpellier Danse , à Montpellier jusqu’au 3 juillet. Tout le programme est ici.

Visuel : ©Julia Gat

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Gerard Mayen

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