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« Le Discours » de Fabrice Caro (Fabcaro) : Passage réussi de la BD au roman

« Le Discours » de Fabrice Caro (Fabcaro) : Passage réussi de la BD au roman

29 octobre 2018 | PAR Julien Coquet

Délaissant la bande dessinée, l’auteur de Zaï zaï zaï zaï n’en perd pas son sens de l’humour dans ce roman où l’angoisse de prononcer un discours pour le mariage de sa sœur conduit le narrateur à trouver toutes les excuses possibles pour refuser.

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L’auteur est surtout connu dans le domaine de la bande dessinée. Avec son titre énigmatique issu d’une chanson de Joe Dassin, Zaï zaï zaï zaï signait la révélation d’un auteur au grand public grâce à une histoire absurde au possible : alors que le personnage principal se rendait compte qu’il avait oublié sa carte de fidélité dans un pantalon mis à laver et que le vigile essayait de l’arrêter, une course-poursuite sous forme de road movie s’ensuivait.

Autant le dire, le succès des bandes dessinées de Fabcaro ne pouvait que conduire le principal intéressé à faire face à des exigences élevées de son lectorat. Dans Le Discours, édité dans une nouvelle collection de Gallimard (Sygne), le narrateur se voit proposer de prononcer un discours au mariage de sa sœur. Mais la perspective ne l’enchante guère, si ce n’est pas du tout. Coincé à un repas de famille interminable où son beau-frère ne fait que lui révéler les « fun facts » de la science et où sa mère amène les traditionnels gratins dauphinois et gigot, Adrien ne peut s’empêcher de penser à Sonia, sa petite amie, qui a soudainement eu besoin d’une pause il y a plus d’un mois. Toutes les techniques sont bonnes pour reprendre contact avec l’être aimé, quitte à envoyer plusieurs textos à la suite.

Au final, que trouve-t-on dans Le Discours ? Tout d’abord, une réelle réflexion sur la séparation : chacun se reconnaîtra dans cette perte de repères liée à la rupture, aux questions existentielles qui tracassent et aux signes soi-disant avant-coureurs qui ne pouvaient qu’annoncer l’horrible pause. De la rencontre en soirée déguisée aux premiers rendez-vous, la relation avec Sonia est une belle description de l’amour contemporain, telle cette redéfinition du temps à la suite de la séparation : « Ces trente-huit jours m’ont semblé si longs, trente-huit jours que je pourrais clairement découper en trois phases distinctes, au jour près : Abattement-Colère-Espoir. Et tout depuis trente-huit jours se déroule selon ce calendrier et nous sommes aujourd’hui le 9 Espoir – et j’attends Renaissance comme on attend les premiers bourgeons du printemps ». Ensuite, et c’est sûrement le point le plus important du Discours, c’est l’humour qui traverse tout le roman : d’une bite en contreplaqué à une liste de sujets à aborder en passant par des brouillons de discours, on rigole franchement. Humour cynique, humour absurde et mélancolie sont bien le reflet de la conception de la vie d’un quadragénaire perdu dans sa vie sentimentale. Il est rare de rire aux larmes en lisant : lisez donc et offrez autour de vous Le Discours.

« Le jour où ma sœur a annoncé à table Ludovic et moi avons décidé de nous marier, l’intégralité de la cérémonie a aussitôt défilé devant mes yeux en un quart de seconde comme, paraît-il, lorsqu’on frôle la mort et qu’on visualise en accéléré le film de sa vie. Tout y est passé en une succession de flashs aveuglants. Surtout la chenille. La chenille à laquelle personne ne peut échapper. On a beau faire semblant de manger, de parler, d’être au téléphone, peine perdue, la chenille est impitoyable, elle n’épargne personne, elle ne s’embarrasse pas des ego, de la timidité, elle n’a que faire de tout ça, face à la chenille nous sommes tous à la même enseigne, nous sommes là pour nous amuser, nous avons l’obligation d’être heureux, véritable machine à broyer les orgueils, et on se retrouve subitement au milieu de gens et on ne sait pas trop quoi faire de ses pieds, on tente de leur imprimer une sorte de mouvement un peu festif parce que si on marche, c’est pire que tout, marcher dans une chenille c’est être un dissident, c’est affirmer haut et fort Je ne suis pas comme vous, je vous emmerde, j’ai trop de problèmes dans ma vie pour faire la chenille, j’ai lu Le Livre de l’intranquilité de Peossa, vous imaginez quelqu’un qui a lu Le Livre de l’intranquilité de Pessoa faire la chenille ? »

Le Discours, Fabrice Caro, Gallimard, Sygne, 208 pages, 16 €

Visuel : Couverture du livre

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