Fictions
Kinderzimmer : Valentine Goby pousse la porte de la « maternité » de Ravensbrück

Kinderzimmer : Valentine Goby pousse la porte de la « maternité » de Ravensbrück

10 août 2013 | PAR Yaël Hirsch

Après nous avoir glacés avec une épopée fraternelle dans la glace avec « Banquises » (2011), Valentine Goby parvient à se glisser dans la peau d’une déportée à Ravensbrück qui  arrive au camp enceinte et à restituer ce qu’il peut rester de féminin dans un camp de concentration. Un texte très dur, très fort, et où la plume époustouflante de l’auteure ne démérite jamais à dépeindre une réalité inimaginable. Sortie le 21 août 2013.

[rating=5]

kinderzimmerJeune résistante assez insouciante et finalement peu politisée, Suzanne Langlois alias Mila ne sait pas où on l’emmène quand on l’empile dans un train avec sa cousine Lisette à Romainville, un jour d’avril 1944. Quatre jours plus tard, quand elles arrivent à Ravensbrück, lieu géographique qui leur est inconnu, une partie des 400 femmes est déjà morte. Commence alors la vie de camp, avec son sabir affreux, sa saleté, son Appel interminable même dans les jours cléments du printemps, et surtout pour Mila commence une lutte pour ne pas avouer qu’elle est enceinte. Sa grossesse lui paraît à la fois irréelle dans la famine et l’épuisement du travail du camp, et en même temps elle craint de porter avec elle la mort. En temps et en heure, quand de nombreuses compagnes l’auront déjà quitté, Mila réalisera qu’il y a bien une chambre d’enfants à Ravensbrück où des nourrissons naissent et meurent très vite. Le sien sera peut-être une raison et une chance de survie supplémentaire.

D’une écriture d’un réalisme très fort, avec simplicité et modestie, Valentine Goby donne la forme d’une fiction à cette vérité connue qui reste néanmoins troublante : des enfants sont nés dans les camps de concentration. Laissant de côté la poésie de Charlotte Delbo, l’engagement politique et intellectuel de germain Tillion décrivant son amitié avec Milena Jesenska, Valentine Goby passe, comme toujours, par les corps pour développer une réflexion entièrement littéraire sur la déshumanisation. Par  le biais d’un phénomène aussi physique, Valentine Goby parvient à donner une voix spécifique aux femmes internées dans les camps nazis. Une voix qu’on avait probablement peu ou pas entendu jusque là à la première personne, même imaginée dans une fiction. Un livre dur et puissant qui plonge entièrement sans répit son lecteur dans l’univers concentrationnaire.

Valentine Goby, « Kinderzimmer », Actes Sud, 224 p., 20 euros. Sortie le 21 août 2013.

« Mila sourit. Elle s’en fout, elles vont mourir. Lisette dit qu’il y aura une petite fête ce soir. Lisette conjugue les verbes au futur, il y aura une petite fête. Il y aura. A son tour, Mila souffle dans les cheveux de Lisette. »p. 77

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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