Essais
[Interview] Nicolas Bertrand auteur de « L’Enfer réglementé. Le régime de détention dans les camps de concentration »

[Interview] Nicolas Bertrand auteur de « L’Enfer réglementé. Le régime de détention dans les camps de concentration »

15 février 2015 | PAR Christophe Dard

En cette période où l’on commémore les 70 ans de la libération des camps, L’Enfer réglementé. Le régime de détention dans les camps de concentration est un excellent ouvrage publié chez Perrin pour comprendre un sujet méconnu, le fonctionnement juridique des camps de concentration. Toute la Culture a rencontré son auteur Nicolas Bertrand.

Au départ c’est une thèse en droit soutenue en 2011 à l’Université Humboldt de Berlin et qui a remporté le prix de la faculté de droit. Moins de 4 ans après c’est devenu un livre édité chez Perrin… L’Enfer réglementé. Le régime de détention dans les camps de concentration est un ouvrage écrit par Nicolas Bertrand, un brillant chercheur associé au centre de recherche « Savoirs : normes et sensibilités » de l’Université de Bourgogne/CNRS, docteur en droit et enseignant en Allemagne.
Richement documenté, l’ouvrage traite de la réglementation des camps de concentration, un thème passionnant mais rarement évoqué. Pourtant, lorsque Nicolas Bertrand parle du règlement intérieur en vigueur dans les camps comme celui de Ravensbrück nous comprenons que les camps avaient adopté une organisation autre que purement arbitraire.
Tout est absolument réglementé dans les camps de concentration, l’envoi des lettres, les coupes de cheveux, les rations alimentaires, les jours fériés mais aussi les peines disciplinaires, les primes de rendement aux détenus, les allègements de peine ou les condamnations à mort. Par ces réglementations, les camps de concentration normalisent les atrocités.

Toute La Culture a rencontré Nicolas Bertrand pour nous parler de cet ouvrage

Nicolas Bertrand, pourquoi avoir choisi ce sujet ?
Nicolas Bertrand: A la fin de mes études de droit, je m’intéressais beaucoup à la réglementation dans les prisons françaises. Mes lectures théoriques sur ce sujet m’ont amené assez vite aux camps et très rapidement je me suis rendu compte qu’il n’y avait quasiment pas de recherches sur les règles de détention dans les camps de concentration. Je me suis donc lancé dans cette thèse franco-allemande.

Aviez-vous un lien personnel avec les camps de concentration ?
Nicolas Bertrand: J’ai habité pendant 2 ans à Weimar et quand j’ai fait ce choix de thèse j’habitais encore à Weimar, à côté du camp de Buchenwald. Je suis allé plusieurs fois dans ce camp et c’est certainement durant ces visites que le juriste que j’étais a commencé à se demander comment tout ça avait été réglementé.

Comment avez-vous travaillé ce sujet ?
Nicolas Bertrand: J’ai fait des recherches aux archives fédérales de Berlin et à Weimar. Conseillé par les conservateurs, j’ai élaboré un plan de recherche et ai commencé à dépouiller les fonds d’archives susceptibles de m’intéresser. J’ai pris aussi des rendez-vous notamment avec l’historien du mémorial du camp de Buchenwald. D’ailleurs, pour l’anecdote, au tout début de mes recherches, lorsque j’ai eu rendez-vous avec lui, il m’a dit « ah oui les règles dans les camps… sujet intéressant… » et il part chercher dans un tiroir une pochette. Il me montre cette pochette, vide, et me dit « je voulais travailler dessus depuis des années et voilà où j’en suis ».

D’après vous, pourquoi ce sujet a été très peu traité par les historiens ?
Nicolas Bertrand: Les juristes s’intéressent aux règles alors que les historiens, je crois, ont un intérêt limité pour ces règles des camps qu’ils réduisent à des règles de pure forme cachant en fait l’arbitraire . Cela s’explique certainement par le fait que les règles nazies sont d’une nature particulière, donnant de prime abord l’apparence d’un certain chaos dans lequel on ne retrouve pas les règles telles qu’on les connait d’habitude. Il existait cependant dans le camp un ordre particulier qu’il fallait étudier.

Pourquoi avez-vous choisi de parler surtout des camps de Buchenwald et Ravensbrück ?
Nicolas Bertrand: Les archives des camps sont innombrables et une étude exhaustive représenterait une dizaine d’années de travail au moins. J’ai choisi le camp de Buchenwald comme camp d’étude et j’ai fait des recherches supplémentaires aux archives fédérales à Berlin sur les administrations centrales qui géraient l’ensemble des camps de concentration. Mais ces archives fédérales conservent aussi des fonds d’archives sur l’ensemble des camps d’où le fait que je cite Ravensbrück et les documents d’autres camps afin d’avoir une étude représentative. Le camp de Ravensbrück prend une place particulière dans mon ouvrage car je démontre que son règlement disciplinaire est une version du règlement disciplinaire en vigueur dans l’ensemble des camps de concentration. Jusqu’à maintenant, les historiens s’accordaient pour dire que le règlement disciplinaire de Dachau, qui n’a de règlement que le nom, était appliqué dans tous les camps.

Les camps communiquaient-ils entre eux ?
Nicolas Bertrand: Oui bien sûr, de terribles connexions étaient rendues possibles par une symétrie parfaite de leurs organisations administratives. Par exemple, au moment de la mort d’un détenu, ses affaires personnelles sont envoyées à sa femme. Sa femme constate qu’il manque une montre. Le dernier camp où l’homme était détenu écrit au camp où ce même homme a été retenu précédemment pour demander si la montre ne s’y trouve pas. Autre exemple, un détenu transféré d’un camp à un autre. Le camp d’avant demande au deuxième d’exécuter la peine de la bastonnade qui avait été décidée.

Les camps se sont-ils inspirés des goulags soviétiques ?
Nicolas Bertrand: J’évoque seulement l’inspiration des goulags concernant les primes de rendement. Je n’ai pas de sources qui montrent un copier-coller des règlements. Je crois que les administrateurs des camps se sont principalement inspirés de règles militaires et carcérales, mais aussi de celles des entreprises pour ce qui est du travail. J’ai par exemple recherché dans des textes antérieurs si on retrouvait les types de peine en vigueur dans les camps. Les liens avec les règlements disciplinaires de l’armée prussienne et certaines prisons du début du XXème siècle sont évidents.

Quelle a été la réaction des SS dans ces camps ?
Nicolas Bertrand: Certains critiquent le fait que les chargés du travail ne sont pas assez sévères. Les mesures pouvant apparaître comme « favorables » aux détenus, comme par exemple les primes de rendement, ont pu déconcerter certains SS, à tel point que Pohl, le chef de l’économie de la SS, se voit obligé d’expliquer en 1943 aux commandants des camps de concentration que si on doit se soucier de la santé des détenus, ce n’est pas ‘par fausse sensiblerie’ mais parce qu’on a besoin des ‘bras et jambes’ des détenus pour que le peuple allemand remporte la guerre. Si on donne parfois des primes de rendement dans les camps ce n’est pas parce que l’on aime les détenus mais c’est pour les faire travailler et mieux travailler jusqu’à l’épuisement. Toutes ces règles, même celles donnant l’impression d’améliorer le quotidien du détenu, contribuent ainsi à les déshumaniser, les réduisant au statut de machines au service du Reich.

Le système concentrationnaire est-il à la fois réglementé et arbitraire ?
Nicolas Bertrand: Ce qui est caractéristique du système concentrationnaire et du quotidien des détenus c’est la réglementation. Bien entendu l’arbitraire est quand même là, marquant, traumatisant. Quand on est témoin d’une scène où quelqu’un sort de ses gonds et de son propre chef frappe et blesse un détenu, c’est de cela qu’on on va se rappeler. Pourtant, ce qui tue la majorité des détenus, c’est leur mise au travail forcé selon des règles très précises, leur sous-alimentation au gramme près et des procédures disciplinaires impitoyables qui peuvent conduire à la peine de mort. La littérature est parsemée de références plus ou moins explicites à cette réglementation. Je cite abondamment des passages de Primo Levi, Robert Antelme, Jorge Semprun ou David Rousset. La référence est le plus souvent implicite car les simples détenus n’étaient pas forcément au courant avec précision de la bureaucratie qui se jouait en arrière-plan.

Justement quelle place avez-vous accordée à ces témoignages ?
Nicolas Bertrand: J’ai choisi de centrer mes recherches avant tout sur l’analyse des archives des camps. Les témoignages sont venus après, au moment de l’édition, pour illustrer mes recherches. Je pense que certaines procédures sembleraient au lecteur totalement invraisemblables si je ne citais pas des récits de déportés illustrant leur application. Je pense ici par exemple aux rappels à l’ordre de l’administration du camp adressés à certains détenus allemands pour qu’ils écrivent régulièrement à leurs familles. Leur motif n’était bien entendu pas humaniste. Les autorités de police voulaient éviter, dans certains cas, que l’inquiétude des familles restées sans nouvelles de leurs proches se répande chez leurs collègues ou amis et mènent à une critique du régime.

La préface est signée Stéphane Hessel…
Nicolas Bertrand: Après ce travail universitaire je souhaitais associer la parole d’un détenu à la publication de la thèse. C’était inimaginable qu’un travail juridique puisse avoir le dernier mot. Je voulais que quelqu’un qui a vécu dans les camps puisse en parler. Je ne connaissais pas Stéphane Hessel. Je l’ai contacté par le biais de sa maison d’édition. Un samedi matin il m’a appelé à la maison et, c’est la simplicité des grands hommes, il m’a demandé si j’avais encore besoin de lui. Je lui ai envoyé mon texte et quelques semaines après, il m’a envoyé sa préface. C’était un homme vraiment charmant.

Quelle a été la réception de votre travail ?
Nicolas Bertrand: Les juristes ont apprécié mon travail. L’université Humboldt m’a remis le prix de thèse en 2012. J’ai également de très bons échanges avec les philosophes qui s’intéressent bien entendu à ces questions d’ordre. Au-delà du cercle des spécialistes, je suis surtout heureux de voir dans mes premiers échanges avec les lecteurs que mon livre les touche, car il donne une clé pour comprendre comment il a été possible de faire fonctionner un tel enfer avec des hommes qui nous ressemblent assez, finalement. Il permet ainsi au lecteur d’établir un lien personnel avec l’enfer du camp, peut-être davantage que ne le peuvent des récits d’horreurs commises par certains gardes sadiques, avec lesquels le lecteur, ni moi-même d’ailleurs, n’ont vraiment rien en commun. Essayer de comprendre comment l’organisation même de l’enfer concentrationnaire l’a en partie rendu possible ne revient pas à disculper ces gens dits normaux qui se sont comportés comme des monstres. Le devoir de mémoire est pour moi un appel à la vigilance pour notre présent : si des êtres qui me ressemblent ont pu se comporter comme des monstres, alors il est nécessaire de sans cesse rechercher si dans ma vie je ne participe pas, à ma façon, à d’autres enfers réglementés.

Interview réalisée par Christophe Dard.

Nicolas Bertrand, L’Enfer réglementé. Le régime de détention dans les camps de concentration, Perrin, 397 pages, sortie le 2 janvier 2015.

Visuel : couverture du livre

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Christophe Dard
Diplômé d'un Master d'histoire contemporaine et d'une école de radio, Christophe est journaliste, passé notamment par Europe 1. Il travaille depuis 2013 pour Toute la Culture. Compte Instagram : https://www.instagram.com/christophe_dard/?hl=fr

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