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Faber ou le roman générationnel de Tristan Garcia

Faber ou le roman générationnel de Tristan Garcia

01 novembre 2013 | PAR Celeste Bronzetti

Mornay. Une ville dont le nom parle d’un assoupissement gris, d’une atmosphère décolorée. Traversée par la rivière de l’Ombre, son profil vu du ciel, ressemble à une goutte d’eau, à une larme. Qu’est-ce qu’elle attend, cette ville aux traits médusés ? Un jour banal d’un début décembre d’une année comme toutes les autres, l’arrivée de Faber à Mornay, semble secouer la passivité d’une sombre ville de province.

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faberLe roman commence sur une route nationale. Madeleine a quitté Mornay pour aller chercher Faber, son ami d’enfance qui vivait dans l’isolement depuis des années. Elle est inquiète, émue, impatiente. Elle s’attend de retrouver son héros, celui qui a changé sa vie, le fantasme de son existence. Mais la personne qu’elle retrouve ne ressemble à rien de plus qu’à un clochard, le corps déformé par la faim, les gestes gauches et maladroits aveuglés par sa misanthropie. Mais qui était Faber avant de s’enfermer dans une baraque perdue au milieu de la Vallée d’Aulac ? Le roman de Tristan Garcia revient en arrière et nous raconte l’histoire de trois enfants qui voulaient changer le monde.

De l’enfance à l’adolescence
Madeleine, Basile, Faber grandissent ensemble, guidés par l’esprit de révolte et la volonté de changement qui n’accepte pas de limite. Possédé par le démon de la radicalité, Faber semble incarner, dès le début, les rêves révolutionnaires de toutes générations entre 10 et 20 ans. Les trois amis sont inséparables depuis la primaire, quand Mehdi Faber avait débarqué à l’école et avait effacé d’un coup d’éponge toutes les injustices dont Madeleine et Basile étaient les victimes passives. Faber était un garçon « à l’air plus vieux qu’un adulte », au regard profond et pénétrant. L’imaginaire de Madeleine et Basile est marqué à jamais par cette arrivée inattendue, par ce garçon au profil héroïque qui semble tombé du ciel pour changer leur banale existence. Ils le suivent, ils l’imitent et leurs sentiments deviennent bientôt un mélange de fascination et jalousie chez Basile, d’amour et de peur chez Madeleine. Le roman trace les contours d’une vie, d’une amitié absolue qui traverse toutes les étapes de l’existence et en dirige les évènements. Passé et futur se mélangent, ainsi que les voix des trois amis qui se racontent. L’enfance et les débuts de cette amitié représentent sans doute le moment le plus poétique du roman, quand la vie est entièrement à vivre et les jeux semblent être la version beta des rêves ambitieux et tourmentés qu’entraine, dans un deuxième temps, l’adolescence. Le seuil est représenté par la fin du collège. Ici, des jeux devenus ennuyeux et l’envie de devenir adulte, au delà, des épreuves et des rencontres complexes qui remplacent la simplicité du rêve. Tristan Garcia décrit parfaitement le passage de l’enfance à l’adolescence, l’entrée dans la société et la perception des premières insupportables contradictions. A travers ses personnages, il décrit le moment où l’on commence à s’interroger sur la complexité de la démocratie, sur le désir d’exister et sur les limites qui nous sont imposées. Sur le rapport entre le passé et le présent, entre la littérature et la vie.

Faber
Faber, n’est pas seulement le protagoniste du roman. Il devient roman lui-même. Il incarne le rêve et son inévitable revers : la déception. Le sous-titre du roman, Le destructeur, s’oppose à la racine latine du nom, Faber, qui évoque les savoirs artisanaux auxquels toute création s’associe. Faber devient le roman d’une génération perdue, née dans les années quatre-vingt et issue de « la classe moyenne d’un pays moyen d’Occident ». Il soulève l’admiration et le mépris de ceux qui l’aiment, il excite l’utopie et la douleur de l’impuissance. Toujours conscient de son pouvoir destructeur, il entraine ses amis dans une lutte contre l’échec. Madeleine et Basile l’adorent et le détestent à la fois, parce qu’il les met face à aux questionnements les plus troublants de leur existence : se ranger ou se rebeller ? Vivre ou se laisser vivre ? Accepter la sottise ou essayer de la combattre ? Intelligence supérieure, Faber les conduit dans un mécanisme infernal de révolte où l’on perd souvent la notion de réalité. Jusqu’à leur donner envie de l’éliminer…
La littérature et la vie s’entremêlent inconstamment dans ce roman polyphonique écrit à quatre mains. A qui appartient-elle la quatrième voix ? A l’écrivain, ou bien au lecteur ?
Roman contemporain, il ne manque pas de nous entrainer dans une réflexion métalittéraire où les frontières entre l’écriture et la lecture s’effacent et l’écrivain est à la fois personnage et narrateur.

Selon Tristan Garcia, « Le roman, c’est juste le meilleur moyen dont nous disposons pour décrire comment des vies se débattent avec leur époque. » Et avec Faber, Tristan Garcia nous délivre le roman d’une génération d’hommes et de femmes grandis loin de tout champ de bataille et de toute lutte sociale révolutionnaire. Faute d’idéaux politiques dans lesquels incarner le but de leur existence, prisonniers d’une passivité et d’une inertie sans issue, ces hommes et ces femmes continuent de combattre contre l’invisibilité de la foule. Pour la réalisation de soi et le dépassement de toute illusion.

Tristan Garcia, Faber, Gallimard, 496 p., juin 2013.

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Celeste Bronzetti

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