Fictions

Les Faibles et les Forts de Judith Perrignon

Les Faibles et les Forts de Judith Perrignon

22 octobre 2013 | PAR La Rédaction

Longtemps journaliste à Libération, aujourd’hui collaboratrice du magazine M du Monde et de XXI, Judith Perrignon vient de publier chez Stock son neuvième roman, Les Faibles et les Forts. A travers un simple fait divers, c’est l’Histoire que l’auteur raconte. A la fois roman et critique sociale, une réflexion simple et poignante sur la situation des Noirs dans l’Amérique d’aujourd’hui.

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les faibles et les fortsLe roman s’ouvre sur la complainte de Mary Lee, la matriarche. La police vient de faire irruption chez eux, soupçonnant Marcus, l’aîné, de trafic de drogue. Silencieuse insolence, Marcus reste muet face aux cris de sa grand mère et au désarroi de sa mère. Face à la violence du moment, chacun réagit à sa façon. Les enfants, ses frères et sœurs, ont peur; ils réclament Shine. Et pourtant il faut faire face, donner le change. L’été en Louisiane, la chaleur est harassante, alors, comme chaque dimanche, ils se rendent au bord de la Rivière Rouge pour se rafraîchir. La sortie s’annonce plaisante, dans la voiture on rêve à l’avenir.
L’avenir ? Ces enfants là n’en auront pas. Arrivés au bord de la Rivière Rouge, les plus grands se jettent joyeusement à l’eau. Ils n’en sont jamais ressortis.
Roman polyphonique, où s’entremêlent les voix et les époques. Au fil des chapitres, chaque personnage se livre, toujours un peu plus. De leur perception de ce qu’il vient de se passer à leurs pensées les plus intimes, leurs rêves, leurs souvenirs. Fil conducteur du récit, la grand-mère s’interroge sur les conséquences du ségrégationnisme qu’elle vécut, enfant, dans les années 60. Quelles traces, quelles réactions ? Des peurs et des frustrations, qui se transmettent de génération en génération; inconsciemment le plus souvent. Des tragédies aussi.

Le 2 Août 2010, à Shreveport, en Louisiane, six enfants noirs périssent noyés à la suite d’une baignade dans le Red River. Le lendemain, les médias s’interrogent : Pourquoi 60% des jeunes afro-américains ne savent pas nager ?

Judith Perrignon s’empare de ce fait divers et nous fait revivre la dernière journée d’une famille qui aurait pu être celle de ces enfants. Une famille nombreuse, dépourvue de figure paternelle, en proie au racisme et aux préjugés, et dont l’avenir aurait de toute façon été sombre, si le drame n’y avait mis un point final. C’est aussi pour l’auteur l’occasion de revenir sur l’histoire de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, incarnée ici par le souvenir de l’ouverture des piscines publiques aux populations noires dans les années 50 et 60.
Un roman dérangeant, prenant, et juste.

« Mary Lee
« Je sais ce qui t’attend, Marcus. Je suis vieille, je connais leurs suppositions, leurs certitudes nous concernant, je sais le cercle vicieux où tombent trop souvent nos garçons, j’ai tout vu, trop vu, j’ai le temps derrière moi, je sais sa pente, la fierté qui s’en va, vous a quittés et vous laisse glisser. La prochaine fois, c’est la prison. Tu vois bien comment c’est dans ce pays, comment fait la police, et puis les juges ensuite. Tu l’attends on dirait. Tu t’habilles déjà comme si tu étais là-bas. Avec ton pantalon qui laisse voir ton cul, tu plaides coupable. Tu sais ce que ça veut dire, là-bas, en prison, ce pantalon qui tombe ? Bien sûr que tu le sais. Mon cul est à prendre, c’est ça que ça veut dire. Tu veux que quelqu’un s’occupe de ton cul en prison, Marcus ? Oh, boy ! J’ai honte. Envie de te battre. Tu ne comprends pas que tu ressembles à ce qu’ils pensent de toi, à ce qu’ils attendent de toi, que tu fais du mal aux tiens, à ceux qui sont là comme à ceux qui sont morts ! Ceux qui sont morts, ils sont avec nous, plus que chez les autres gens, ils nous surveillent, ils vérifient qu’on fait bien les choses, qu’on bousille pas tout ce qu’ils ont obtenu pour nous. »

Les Faibles et les Forts de Judith Perrignon, Stock, 158p. 16€. Parution le 21 août 2013.

Marie-Caroline Neau.

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