Essais

« Marcher jusqu’au soir. Ma nuit au musée »: Lydie Salvayre  enfermée au Musée Picasso

« Marcher jusqu’au soir. Ma nuit au musée »: Lydie Salvayre enfermée au Musée Picasso

03 juin 2019 | PAR Jean-Marie Chamouard

Lydie Salvayre est médecin psychiatre et écrivaine. Elle a reçu en 2014 le Prix Goncourt. Ce livre décrit une nuit solitaire passée au musée Picasso dans un face à face avec le chef d’œuvre de Giacometti : « L’homme qui marche ».

« Non merci, je n’aime pas les musées » répondit Lydie Salvayre lorsqu’une amie lui proposa de passer une nuit au musée Picasso à Paris, lors de l’exposition consacrée à Giacometti. Mais elle admire depuis longtemps « L’homme qui marche » et finalement accepte. Mais face à ces œuvres célèbres elle ne ressent ni émotion ni inspiration. C’est initialement une rencontre « ratée ». Dans ce huit clos qu’elle décrit comme un gigantesque tombeau mais aussi comme une église, entourée par le sacré et le sublime elle ressent une anxiété croissante et une intimidation. Laissée seule face à elle-même elle laisse la place aux digressions et à l’introspection. Elle développe une réflexion sur l’art et ses dérives mais aussi sur, comment partager et s’approprier une œuvre. Elle dévoile peu à peu les traumatismes d’une enfance passée dans un milieu populaire de républicains espagnols exilés en France et auprès d’un père violent. « Elle a l’air bien modeste » : cette phrase qui lui a été assénée lors d’un dîner mondain a été un traumatisme qui a déclenché sa vocation d’écrivain. Dans la solitude de ce musée désert elle raconte ensuite le désespoir et l’impuissance de Giacometti face à ses œuvres : le sculpteur n’a cessé de marcher vers une perfection impossible. Il cultivait l’art d’échouer mais cet échec est la condition de la création. A la fin du livre elle décrit la personnalité d’Alberto Giacometti : sa bienveillance, sa modestie et son extrême exigence artistique. Elle revient également sur la possibilité malgré tout que l’art puisse rendre meilleur.

Lydie Salvayre c’est d’abord un style, de longues phrases découpées par la ponctuation en courtes séquences. Cela donne un rythme et une musicalité au texte. Cette écriture est tonique avec beaucoup de souffle. Elle peut être aussi truculente.La longue description de l’homme qui marche au début du livre est magnifique. Au fil des pensées de l’auteur, apparaît une réflexion élaborée sur l’art et sur la création artistique. Lydie Salvayre est émouvante lorsqu’elle parle de Giacometti qu’elle aimait beaucoup mais aussi lors de ses confessions : celles-ci sont toujours associées à de l’humour et de l’auto dérision. Sa nuit au musée a aussi été une expérience métaphysique et une confrontation inattendue avec la mort comme si l’homme qui marche lui indiquait la destination finale.
Le livre décrit une expérience insolite qui permet au lecteur d’entrevoir l’intimité de l’auteur. Il rend un très bel hommage à l’œuvre et à la personne d’Alberto Giacometti. « Va, avance désarmé ». Cette phrase d’Hölderlin, citée par l’auteur pourrait correspondre à Giacometti, à « l’homme qui marche » et au très beau récit de Lydie Salvayre.

Lydie Salvayre, Marcher jusqu’au soir, éditions Stock, 211 pages, 18 euros, sortie en Avril 2019.

visuel : couverture du livre

Mort de Michel Serres, philosophe du réel
La jungle pop de Bob Wilson ouvre les Nuits de Fourvière
Jean-Marie Chamouard

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *