Essais

De La Torture : quand Jeremy Bentham pense l’éthique d’une pratique que son pays a abolie

01 octobre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Démocrate convaincu, penseur de la théorie de la peine et défenseur de l’égalité des sexes, de l’abolition de l’esclavage et de la peine de mort. Jeremy Bentham a également posé les bases d’un texte proposant une réflexion éthique toujours actuelle sur la torture. Deux textes rédigés entre 1770 et 1790, pas tout à fait achevés et où le philosophe revoit sa critique de la torture à l’aune de l’utilitarisme pour la considérer comme juste dans certains cas extrêmement circonscrits. Les éditions Allia réunissent ces deux textes dans un opuscule à paraître le 4 octobre.

La torture, »la douleur corporelle infligée dans le but de contrainte », c’est un châtiment préventif (p. 28), dans lequel on peut également par exemple placer la prison pour éviter la récidive  Deux grandes idées, que Bentham a héritées de Beccaria, semblent condamner la torture physique : dans le cas où l’on tente d’extorquer un aveu, elle forcerait un sujet à témoigner contre lui-même; et en général elle discrimine les innocents fragiles et privilégie les coupable de forte constitution (« La Torture favorise le coupable, tout comme elle met l’innocent en danger » (p. 42). Mais dans certains cas, extrêmement circonscrits, Bentham développe une argumentation dans un deuxième texte sur la torture qui tend à montrer que dans le cas  déjà classique du « ticking bomb » (on a arrêté un terroriste qui a placé  une bombe armée et refuse de parler) avec « des preuves solides », « pour des affaires qui ne souffrent aucun délai » et en infligeant une peine aigüe amenée à ‘arrêter après avoir obtenu les informations souhaitées, et  en limitant la souffrance à l’utilité qu’elle peut avoir, alors cette pratique est moralement acceptable.

Bentham s’étonne lui-même d’en être venu à cette conclusion : « Que le cœur d’un anglais puisse nourrir le plus petit mot en faveur d’une pratique abolie, en l’espace de quelques années, dans plusieurs pays de l’Europe, cela, entre tout, devrait paraître singulièrement étrange et inattendu. mais, au cours d’un examen scrupuleux, un homme apprend à se garder du pouvoir trompeur des mots, à corriger les premières impressions du sentiment par les considérations plus larges de l’autorité » (p. 53). Finalement « La grande objection de la torture, c’est qu’il soit si facile d’en abuser »(p. 59). Et c’est comme cela qu’on découvre un autre visage à l’inventeur du Panoptikon dans cette défense très modérée mais néanmoins efficace d’une pratique qui se démarque par son « impopularité » (p.68) et que tous condamnent en principe.

Jeremy Bentham, De La Torture, Traduit de l’anglais par Guillaume Coqui, Allia, 80 pages, 6.20 euros.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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