Essais

« Penser la Justice », entretiens-portrait de Michael Walzer avec Astrid von Busekist

« Penser la Justice », entretiens-portrait de Michael Walzer avec Astrid von Busekist

16 mars 2020 | PAR Yaël Hirsch

À l’âge de 85 ans, le fondateur de la revue Dissent, Michael Walzer peut dire qu’il est, toute sa vie, resté social-démocrate. Dans une somme d’entretiens profonds tenus avec la professeure de théorie politique Astrid von Busekist et traduits par elle-même, Albin Michel publie un portrait singulier.

Engagé politiquement et théoriquement contre la guerre au Viêt Nam, pour la guerre préventive en Israël en 1967, pour la guerre juste et la Justice Sociale en général, l’inlassable intellectuel se veut clair pour tous, non-philosophe, et descend encore dans la rue à la « marche des grands-pères » aux côtés de sa petite-fille pour défendre les droits des femmes.

Ces 370 pages (dont presque 100 pages de notes savantes réalisées par Astrid von Busekist) nous plongent dans une trajectoire généreuse et cohérente, mais aussi dans 60 ans de vie intellectuelle américaine, ouverte sur le monde. Dans la riche introduction, Astrid von Busekist nous livre un précieux portrait intellectuel de Michael Walzer : penseur engagé, défenseur de la morale, des particularismes, du « pas lent » de la social-démocratie, elle le présente comme un spécialiste constructif de la contestation. Puis les entretiens avancent de manière thématique et chronologique à la fois, avant de passer au thématique pur.

Le premier chapitre commence par l’aspect religieux de son œuvre, de son doctorat sur « la Révolution des Saints » à ses derniers travaux sur la pensée juive (qu’interroge le tout dernier chapitre des entretiens), ainsi que sa famille juive new-yorkaise et du Connecticut. Le deuxième chapitre fait le point sur les études et les engagements de jeunesse, le Vietnam summer, mais aussi les engagements qui nous restent, aujourd’hui. Le troisième chapitre se focalise sur la naissance de la revue Dissent, avec des collègues eux aussi juifs sécularisés, mais qui ne voulaient pas adhérer à une chapelle marxiste pour « substituer une orthodoxie à une autre » (p. 104).

Puis arrive la guerre et le texte sur les Guerres justes et injustes (1977), devenu doublement classique avec la guerre du Viet Nâm et l’intervention de 2003 en Irak. Walzer et Von Busekist reviennent sur le pragmatisme d’un livre qui pose des thèses fortes (préservation des civils, préserver le rapport aux lois même quand on les met de côté en État d’Exception et ne jamais faire abstraction de la morale), mais se discute avec les militaires et est lié à son contexte. Le chapitre suivant rappelle la nécessité de l’État, qui chez Walzer protège les individus dans leur diversité. Cette diversité est indispensable à la justice selon Walzer. Il conserve toujours une perspective libérale et a même forgé son ouvrage clé sur cette question, Sphères de Justice (1983), à la suite d’un cours donné avec le libertarien Robert Nozick, mais critique fortement le chef de file libéral de cette question, John Rawls (Théorie de la Justice, 1973), en expliquant qu’il faut inclure les morales et croyances de chacun quand on pense la justice, les procédés ne sont pas suffisants.

Enfin, le chapitre clé sur la théorie politique livre des clés fortes pour comprendre Walzer : le refus de systématisme, le refus de la philosophie surtout si elle est européenne et incompréhensible du grand public, comme Jacques Derrida ou Michel Foucault, le refus d’une pensée systématique et la préférence pour la « petite théorie » et l’engagement qui doit précéder les œuvres théoriques : « Chacun de mes livres à un objectif politique » (p. 200). Et c’est Walzer qui assure seul la conclusion de cette série d’entretiens avec un mot final plein d’espoir « Je crois encore en une politique transformatrice » (p. 276). De quoi nourrir pour aujourd’hui de nouveaux engagements et une manière pour les penser avec cohérence.

Michael Walzer, Penser la justice, entretiens avec Astrid von Busekist, traduction et notes : Astrid von Busekist, Albin Michel, 368 p., 22,90 euros, 368 p., sortie le 29 janvier 2020.

Visuel : couverture du livre.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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