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Affaires personnelles de Agata Tuszynska

Affaires personnelles de Agata Tuszynska

16 mars 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

A travers de nombreux témoignages, l’auteure retrace le parcours de Juifs nés et élevés en Pologne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, puis contraints de quitter leur pays en 1968, à la suite d’une campagne antisémite organisée par le régime communiste.

Agata Tuszynska est la fille d’un journaliste sportif pour la radio et d’une Juive qui a réchappé au ghetto de Varsovie. Elle raconte l’histoire de sa famille maternelle dans son livre Histoire familiale de la peur, édité en 2006. Elle est diplômée de l’Académie de théâtre Alexandre Zelwerowicz. Elle a écrit plusieurs biographies d’artistes polonaises et un livre sur la ville de Czyca. Elle enseigne le journalisme littéraire à l’Université Jagellonne de Cracovie. En , Agata Tuszynska et la maison d’édition de son livre Wiera Gran, l’accusée, sont condamnés pour diffamation. L’auteur incriminait de collaboration avec le pouvoir national-socialiste le pianiste polonais Wladyslaw Szpilman. Ils doivent dans les deux semaines qui suivent publier leurs excuses à la famille Szpilman et retirer les passages incriminés des futures éditions de l’ouvrage. En 2017, son 19éme roman raconte les événements de Mars.

 Il fallait faire une liste des objets et des livres qu’on voulait emporter. J’ai décidé de détruire mes lettres, cartes postales, calendriers, journaux intimes. Tout est parti en fumée.  

En Mars 1968, la Pologne a de nouveau été traversée par une campagne antisémite, cette fois, orchestrée par le pouvoir. La pulsion antisémite consubstantielle du communisme se libère au sein du pays, du parti et de l’appareil d’état. Toute une génération – ou presque –, celle qui a environ vingt ans à ce moment-là, se retrouve obligée de partir principalement vers le Danemark et la Suède, abandonnant leur nationalité polonaise et sans espoir de retour, n’emportant que très peu d’affaires personnelles.  Cinquante ans plus tard, Agata Tuszynska  est allée à  la rencontre de celles et de ceux qui ont dû quitter leur pays et se sont exilés à travers le monde. Elle collecte d’émouvants témoignages, note les prénoms et les noms, raconte les existences, décrit les combats, les amours, les pensées. Nous voilà entrer au cœur de cette génération de Juifs, souvent enfants de la nomenklatura communiste, ignorant pour la plupart leur judéité et le passé de leurs parents. Le récit est la chronique de l’antisémitisme et de sa métonymie, l’antisionisme qui brisa en mars 1968 les existences de Polonais à peine juifs, à peine sionistes.

La sidération fut totale. Désormais ce n’est plus la voisine qui nous traitait de sales juifs c’était l’État. Mars sera le nom de ce nouvel antisémitisme actif. Les Juifs perdent leur travail. Les enseignants n’ont plus le droit d’enseigner, car la chose est dite explicitement : il ne faut pas qu’ils restent en contact avec les étudiants parce qu’ils avaient une mauvaise influence sur eux. Les membres du parti sont exclus. La purge se finira par la déchéance de nationalité. Il faut liquider les Juifs, car le sioniste est un ennemi de la Pologne. Édifiant.

Le roman qui se lit d’une traite attrape à la fois le devoir de mémoire et la vocation de la littérature à nous raconter (sans apitoiement) des vies invraisemblables de gens attachants. 

 

Agata Tuszynska
Affaires personnelles
384 pages
23,50 €
En librairie le 2 avril 2020

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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