Théâtre

Les enfants de Jéhovah, Fabrice Murgia éclaire les blessures de l’enfance

Les enfants de Jéhovah, Fabrice Murgia éclaire les blessures de l’enfance

01 octobre 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

L’avant dernier spectacle de Fabrice Murgia (avant Exils)  a fait une escale au Festival les Francophonies en Limousin avant de venir à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil. Nouveau choc  face  non plus à la naissance mais à l’adolescence d’un grand de la mise en scène. Murgia n’est plus un jeune talent, il est désormais un incontournable. Cette fois ci, il va au-delà de l’enfance, posant la question des racines de sa famille, attention, ce spectacle donne vraiment la nausée.

Le spectacle démarre par un choc. Une vidéo d’un petit garçon, dans la fin des années soixante-dix qui raconte sa vie sexuelle. Le petit garçon est un mini-grand. Il doit avoir huit ans et ses jeux ressemblent plus à un film porno qu’à des légos. On est surpris, on rit. Autre choc, le film disparaît et laisse place à un univers sombre. Une femme comme un fantôme, longs cheveux noirs et robe blanche parle français avec un accent italien. Elle nous raconte l’horreur de son histoire, celui du temps des contrats d’immigration forcée d’Italiens du Sud vers les mines de Belgique. Elle quitte son pays avec son mari, leur départ est échangé contre du charbon. Place à l’insalubrité, à la précarité. Elle tombe enceinte, elle perd l’enfant, son lait est empoisonné. Bouffée par le drame, elle bascule, quand son double  à la voix monstrueuse lui propose d’entrer dans le royaume de Dieu, elle accepte. De l’autre côté de la scène, l’espace est blanc, s’opposant au noir de l’avant. Il y a une jeune fille qui parle à son frère en vidéo. Elle va se marier, il ne sera pas là, il a été excommunié, il a quitté les Témoins, il est exclu de cette famille qui, les pieds dans le brouillard a réellement quitté terre.

L’ambiance est plastique, manichéenne à l’instar du discours de la secte : le bien/le mal. Tout le spectacle est entouré de la parole libertine et forcement dérangeante du gamin. Au centre, il y a tout l’inverse, un questionnement permanent de chaque geste, un embrigadement par le biais de dessins-animés religieux ici projetés. La jeune fille n’ose pas regarder la télé, n’ose pas entrer dans le monde galvaudé par la publicité et des figures païennes comme peut l’être Saint Nicolas. La lumière extrêmement graphique associée aux vrombissements permanents du son fait lentement mais surement sombrer le spectacle dans une hypnotique angoisse. On est littéralement pris aux tripes. Là, un coup de poker intervient. On le savait mais c’est dit, la réalité surgit et annonce que ce que nous venons de voir n’est pas une métaphore. Glacial.

En 2009 on découvre Le chagrin des Ogres, inégal, le spectacle témoigne néanmoins d’une énergie et d’une esthétique nouvelle. Trois ans plus tard, personne n’a pu oublier Dolores la petite fille à la voix métallique qui tournait, tournait. Il dépeignait alors  le mal-être adolescent à travers des personnages jeunes et fragiles (inspirés de deux faits divers, celui de Bastian Bosse, un lycéen allemand qui a ouvert le feu dans son lycée avant de se suicider et, plus en arrière-plan, celui de la séquestration de Natascha Kampusch).  Le même sujet revient, différemment, dans Life : Reset/ Chronique d’une ville épuisée. On voit arriver chez le metteur en scène-même-pas-30-ans, une sensation visuelle. Il utilise des insertions vidéo plus pointues, des effets de miroirs terrifiants pour raconter  l’enfermement volontaire. Avec Les enfants de Jéhovah il gravit un pas de plus, basculant du théâtre à performance dans une référence claire au travail de Roméo Castellucci, cela, on ne l’avait pas vu venir.

Dans le chagrin, Dolorès disait « « Mesdames et Messieurs, bonsoir. Ce soir, ne cherchez surtout pas à distinguer le vrai du faux. » avec Les enfants de Jéhovah, Murgia continue sur cette lancée en mêlant intimement la fiction et le réel. Il  vient de nous donner la clé de ses obsessions faisant de ce spectacle un coup de poing plus violent et surtout, plus précis que jamais.

Visuel: (c) Bart de Moor

 

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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