Livres

Dans l’obscur royaume de Giorgio Pressburger, bouleversante catabase au cœur de l’enfer du XXème siècle

13 avril 2011 | PAR Coline Crance

Giorgio Pressburger, romancier et dramaturge à l’œuvre exigeante et érudite signe une réécriture de l’Enfer de Dante Alighieri avec Freud en nouveau Virgile. Dans l’obscur royaume est une traversée oppressante et bouleversante au cœur de l’enfer du Xxème siècle. Naviguant entre roman, poème et théâtre, Giorgio Pressburger livre une œuvre profondément singulière, intime et dérangeante.

  

« Je veux parler à mon frère et à mon père. Parler avec eux, puisque, vivants, ils ne m’ont rien dit, eux non plus, des choses dont nous aurions dû parler. A présent, je veux le faire. Maintenant, ici. » Seul survivant de sa famille, désireux de retrouver son père et son frère jumeaux, l’auteur/narrateur rencontre Freud. Face à face, Freud au fil des lignes et des souvenirs le pousse à un ultime et violent voyage dans le pays de l’outre-tombe. Longue descente aux enfers sans anabase possible. L’enfer est sur terre et dissocié de la fantasmagorie chrétienne. « Vous avez voulu venir ici, de votre vivant. Mais ici, il n’y a pas d’être vivants rien que des charognes, des cadavres et des mots. (…) C’est ça le monde. Nous marchons sur des amoncellements de cadavres. »  » L ‘enfer n’est pas pour les pêcheurs (…) il est pour les victimes innocentes, l’enfer. »

Le patient se plonge dans un voyage épique au cœur de la mort. Les voix peu à peu se mêlent dans son esprit mais ne lui survivent jamais.

Basé sur la méthode d’analyse psychanalytique, le mouvement du livre est analogique et procède par associations d’idées qui dessinent un mouvement circulaire invitant le lecteur à rencontrer une foule de personnages dans laquelle les bourreaux et les victimes se retrouvent mêlées et font revivre l’horreur du passé. Au son des hurlements, ankylosé par le peur et l’odeur de la putréfaction, le narrateur se confronte à sa propre mémoire, mais aussi à toute l’histoire de l’humanité. A chaque séance, ses pas l’entraînent toujours plus loin vers l’horreur. Des chambres à gaz en passant par les chambres de tortures au goulag sibérien, il revit le terrible destin du peuple juif, la perte de sa famille et l’horreur d’un monde où comme il finit par le crier, «  la pensée responsable est morte. » Le monde devient une interminable comédie funeste, une ronde mortuaire. Giorgio Pressburger se donne corps et âme à ses mots dans un exorcisme sans espoir face à ses propres traumatismes. Juif Hongrois, il a connu l’occupation allemande pour fuir en 1956 l’occupation soviétique et se réfugier en Italie.

Jalonnant un enfer peuplé «  d’obstacles» à franchir, l’eau, le feu, la montagne, il croise les fantômes de l’histoire. Les tortionnaires nazis, soviétiques, fascistes , et les innocents, héros, suicidés et martyrs : Rosa Luxembourg, Marina Tsvetaïeva, Peter Szondi, Carlo Michelstaedter, Walter Benjamin, Etty Hillesum, Sabina Spielrein, Isaac Babel, Primo Levi … Il martèle et use sous sa plume l’encre de l’hypocrisie qui nourrit le monde depuis trop longtemps.

Parcours intime et personnel, Giorgio Pressburger assume ses partis pris et intervient très largement à travers des notes de bas de page qui éclairent sa traversée. De sa propre voix, il attaque Ezra Pound , Knut Hamsun et Louis Ferdinand Céline pour avoir choisi la barbarie en les identifiant aux trois têtes du Cerbère ; mais aussi le Vatican et Heidegger pour leur complaisance et leur aveuglement. Texte foisonnant, certains passages sont en langues étrangères ou en dialectes, Georgio Pressburger croise son histoire personnelle avec celle de l’humanité avec une force et un talent bouleversant et dérangeant.

Dans l’obscur Royaume de Giorgio Pressbuger chez Acte Sud 283 pages. prix : 22,50 euros.

 

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Coline Crance

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