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Giorgio de Chirico à l’Orangerie : métaphysique sommaire

Giorgio de Chirico à l’Orangerie : métaphysique sommaire

16 septembre 2020 | PAR Géraldine Bretault

Le vernissage de l’exposition « Giorgio de Chirico : la peinture métaphysique » était fort attendu, comme le signe espéré d’une rentrée (presque) normale dans les grands musées parisiens. Masque oblige, nous étions au rendez-vous pour découvrir l’exposition ainsi que le réaménagement des collections permanentes de l’Orangerie.

Comme son titre l’indique, cette exposition prend pour objet la période la plus connue de l’œuvre de l’artiste italien Giorgio de Chirico (1888-1978), et la plus appréciée du public – celle qui concentre ses nombreuses piazze énigmatiques, émaillées de divers éléments récurrents diversement assemblés : là une statue grecque, ailleurs une locomotive qui passe derrière un muret, et toujours ces arcades mystérieuses et ces ombres étirées. Tandis que l’exposition du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, en 2009 (« La Fabrique des rêves »), tentait d’élargir le point de vue, afin d’interroger la période tardive de l’artiste, se posant la question de la représentation et du ressassement (pour le dire plus simplement, l’artiste avait-il perdu son inspiration après la Seconde Guerre mondiale, ou fallait-il y voir une réflexion plus fine sur la mémoire et la reprise de motifs obsessionnels), celle-ci fait le pari de se recentrer de nouveau sur ses années les plus fécondes, 1911-1918, scindées en trois périodes – Munich Paris, Ferrare.

Le résultat s’avère bien décevant : la salle exiguë qui sert d’ordinaire d’introduction à l’espace d’exposition accueille à elle seule la première section « Munich« , où la présence d’une poignée d’œuvres mineures de Max Klinger et Arnold Böcklin doit suffire à étayer la thèse du cosmopolitisme très Mitteleuropa de Chirico. Les deux salles « Paris » contenteront le visiteur avide de places désertes, aiguillonné par l’énigme de ces rébus visuels. Selon le commissaire et grand spécialiste de l’art métaphysique, Paolo Baldacci, auteur du catalogue raisonné, loin de s’en référer à l’acception philosophique du terme, la portée métaphysique nous serait révélée à travers l’immanence du monde réel. L’accrochage est malheureusement trop disparate pour le ressentir face aux œuvres. La présence d’un petit Picasso, « Nu couché avec des personnages », et d’une vitrine de journaux illustrés peine à restituer l’effervescence artistique de cette période précédant la Première Guerre mondiale à Paris, ainsi que les liens féconds et complexes avec les avant-gardes de l’époque, et notamment les acteurs du futur mouvement surréaliste.

Enfin la période « Ferrare » esquive maladroitement le sujet complexe de la récupération politique de Chirico par le régime fasciste, et de son propre revirement patriotique zélé, en insistant plutôt sur les liens vite brossés entre le Chirico ferrarais et l’œuvre de Giorgio Morandi ou Carlo Carrà.

Finalement, la surprise viendra du catalogue, paru aux éditions Hazan : un ouvrage de grande tenue, articulé autour d’essais nourris, qui décline les grandes périodes de l’exposition en étayant son propos par des focus pointus. Les notes sont nombreuses et complètes, et les études menées sur les sources de l’œuvre sont approfondies, dont la « Stimmung » (atmosphère morale) allemande, les thèmes identitaires expliqués par le truchement de la figure de Nietzsche, qui hante Turin dans l’imaginaire de l’artiste,  le rôle des mannequins, la réappropriation de la métaphysique par Carrà et Morandi, l’incidence de la guerre sur leurs parcours respectifs – on se prend alors à rêver de l’exposition véritablement métaphysique qui aurait pu avoir lieu entre ces murs.

Reste qu’il est rare de voir plusieurs toiles de Chirico ainsi réunies : que les amateurs ne boudent pas leur plaisir…

 

Giorgio de Chirico, la peinture métaphysiquecatalogue de l’exposition, sous la direction de Paolo Baldacci, Éditions Hazan, 240 p., 39,95€, 9 septembre 2020.

 

Giorgio de Chirico (1888-1978)
Serenata [Se?re?nade]1909Huile sur toile
Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie
Photo © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Ju?rgen Liepe © ADAGP, Paris, 2020

Giorgio de Chirico (1888-1978)
L’incertitude du poe?te1913Huile sur toile
Tate, Londres
Photo © Tate, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography © ADAGP, Paris, 2020

Giorgio de Chirico (1888-1978)
La Me?lancolie du de?part 1916
Royaume-Uni, Londres, Tate Collection
Photo © Tate, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography © ADAGP, Paris, 2020

Carlo Carra (1881-1966)
Il gentiluomo ubriaco 1916-1917
60 x 45 cm © Collection particulie?re © ADAGP, Paris, 2020

Infos pratiques

Galerie Couillaud Koulinsky
Tourcoing Jazz Festival
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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