Cinema
[Rencontre] Raphaël Beaugrand, le réalisateur de « Paroles de conflits »

[Rencontre] Raphaël Beaugrand, le réalisateur de « Paroles de conflits »

23 avril 2013 | PAR Hugo Saadi

Avec Paroles de conflits, le journaliste Raphaël Beaugrand nous présente un film documentaire bouleversant, nous sommes allés à sa rencontre. Pour lire la critique du film : Paroles de conflits

 

Comment est né le projet ? Pourquoi ces pays en particulier ?

Je sais pas trop quand cela m’est venu, j’ai vécu en Chine où j’ai travaillé au Point et j’avais toujours eu cette idée de traverser l’Eurasie en vélo. Je souhaitais aller jusqu’à Pékin, puis au fil de mon travail au Point je me suis dit « t’arrête pas à Pékin va jusqu’à Hiroshima ». Puis je me suis dit qu’entre Hiroshima et Srebrenica il y a vraiment de quoi parler des conflits. Deux conflits qui encadrent la deuxième moitié du XXème siècle avec Srebrenica en 1995 et Hiroshima en 1945. Entre ces deux villes il y a eu des conflits pendant toute ces périodes : la Seconde Guerre mondiale, la Guerre Froide et enfin l’éclatement de l’Union Soviétique. Mon idée c’était d’aller voir des gens qui ont connu le conflit mais des conflits d’après seconde guerre mondiale.

Le faire à vélo c’était prévu depuis le départ ?

Oui, le vélo c’est mon dada et j’aime l’effort physique. J’avais déjà été à Budapest en vélo, j’ai fait du cyclotourisme et j’avais déjà fait quelques reportages à vélo comme dans les bidonvilles franciliens ou la jungle de Calais. Le vélo ça surprend, ça impressionne aussi mais en même temps ça ne fait pas peur aux gens car ils savent que tu es vulnérable.

10 000 kilomètres à parcourir cela demande une préparation logistique, cela a demandé une longue organisation pour vous ?

Le projet je l’avais en tête depuis 2008. Cela a quand même nécessité une préparation de 6 mois. J’avais des contacts sur place, des correspondants du Point, de l’Agence France Presse puis j’avais également fait un petit travail d’enquête sur place, pour savoir quels sont les personnages qui reviennent autour des conflits et que je me devais d’avoir dans le documentaire.

Dans certains pays encore sous tension, avez -vous été surpris par celle-ci, la peur de la répression ?

Je me doutais que dans ces pays la situation était tendue. Par contre en Chine j’ai été surpris par la récente installation de 40 000 caméras dans la ville. Elle est sous contrôle avec des escadrons de policiers qui se baladent en armes. En être témoin, ça matérialise la chose, c’est simple en Chine je me méfiais de tout le monde.

Avec Paroles de conflits vous souhaitiez voir comment on se reconstruit après la guerre, au final toutes ces personnes rencontrées vivent-elles encore avec les blessures du passé ou sont-elles tournées vers l’avenir ?

Toutes ces personnes sont tournées vers l’avenir en fonction de ce qu’elles ont vécu dans leur passé. Quand tu as perdu des membres de ta famille dans un génocide, ton avenir tu le vois dans la condamnation des bourreaux par exemple. Ces populations se reconstruisent avec la guerre mais avec des espoirs. Car malgré tout, ils ont tous un rêve, une ambition, un espoir. Ils ont tous quelque chose à chercher pour demain en fonction de ce qu’ils ont vécu dans le passé.

On vous voit en train de changer une roue, de déprimer, avez- vous tout de suite pensé à intégrer ces moments de votre web-documentaire au film sorti au cinéma ?

Avec Fatcat Films, les producteurs, on était partis avec un planning et tous les jours roulés, je devais dire quelque chose devant la caméra. Au final il y a des émotions qui sont venues au moment de parler, c’est sûr que c’est plus charmant que d’entendre une victime parler. On a donc sélectionné les meilleurs moments, mais je voulais aussi ne pas trop me mettre en scène, il fallait trouver la bonne dose entre moi qui fait mon tour à vélo et les victimes qui racontent leurs horreurs. Je suis content du résultat comme ça.

Vous aviez un nombre important de vidéos, cela n’a pas été trop dur de faire la sélection pour aboutir à 90 minutes ?

On avait plus de 125 heures de rushs, bien évidemment il fallait faire des choix importants. C’est la monteuse qui a fait un travail de génie. Le web-docu présente beaucoup plus de vidéos que dans le documentaire présenté au cinéma, donc beaucoup de passages comme dans des musées par exemple ou d’autres témoignages inédits dans le film sont présents sur le site. Les meilleurs moments sont donc disponibles sur les différents supports.

Il y a eu une vraie prise de risque de votre part, est -ce qu’il y a eu des moments où vous vous sentiez vraiment en insécurité ?

Oui c’est certain. En Roumanie par exemple, il faut se méfier, faire attention à son matériel. Dans les hôtels j’exigeais de garder mon vélo dans la chambre. En Transnistrie, après avoir été obligé de changer de voiture par mesure de sécurité, je me suis retrouvé à traverser un poste de la milice avec ma caméra alors qu’il est interdit de filmer. De plus, je n’avais pas mon visa de journaliste mais celui de touriste, j’avais donc peur de l’arrestation. En Ukraine, en plein interview mon témoin reçoit un coup de fil de Kiev lui demandant ce qu’il était en train de faire, s’il était ou non en train de discuter avec un journaliste. Cela prouve bien que l’on avait été suivis. A ce moment là j’ai eu peur que « Kiev » vienne me questionner. En Chine c’est pareil, tu as peur que le gouvernement vienne t’interroger.

Des moments chauds durant le trajet également ?

Oui j’ai connu un moment chaud. Quand j’étais à Tachkent en Ouzbékistan, je me promenais dans la rue et là par hasard je vois une vieille dame et un monsieur qui se tapent dessus. Avec mon téléphone je décide de filmer la scène, quand une voiture ouzbèke s’arrête et une femme accompagnée de deux hommes costauds sortent ; la vieille dame se retrouve alors au sol. Quand ils s’aperçoivent que je suis en train de les filmer, un des hommes prend une pierre pour me la lancer et ils se mettent à ma poursuite en voiture. J’ai dû courir à toute allure, avec mes tongs, pour leur échapper et c’est dès que j’ai aperçu un commerce que j’ai pu me réfugier, c’était un coiffeur, j’ai donc fait mine de venir me faire couper les cheveux.

Dans Paroles de conflits il y a de belles rencontres, c’est en cela que c’est une véritable aventure humaine, est -ce que ce voyage a changé quelque chose en vous ?

Forcément, j’en parle encore, il faut que je passe à autre chose, mais oui ça m’a marqué. J’en parlerai à mes enfants, ils verront ce que j’ai fait. Ça marque une vie, ça fait évoluer. Quand je suis revenu en France j’aimais pas qu’il y ait du monde. J’ai dû reprendre mes repères. Puis après je me suis dit « mais pourquoi je suis allé remuer tout ça ? », mais si ces personnes ont parlé c’est qu’elles avaient un intérêt à cela, elles avaient besoin de dire ça. J’ai donc relayé le message, je suis fier de pouvoir être un passeur de mémoire, d’histoire. Mais une fois que j’avais tout cela je n’étais plus libre de faire ce que je voulais, j’avais l’obligation de faire que ça marche.

Le film a reçu le prix du meilleur web-documentaire à la Rochelle et le Dauphin d’or à Cannes lors des Corporate Media TV Awards, qu’est -ce que cela vous fait ?

Forcément cela fait plaisir, mais ce n’est pas pour ça que je le fais. Après c’est bien d’avoir de la reconnaissance du milieu, c’est réconfortant, ça donne confiance pour mon prochain projet.

Une idée précise concernant ce prochain projet ?

Oui dans le même thème que paroles de conflits, ça serait de faire Tunis – Damas, pour retracer les printemps arabes. Mais ça ne sera pas pour tout de suite. Je veux attendre que les esprits se calment, que les populations aient des années de réflexion avant de les interroger. Je veux aussi garder l’esprit « à l’arrache », c’est indispensable pour moi, il faut que le projet me vienne du coeur donc si ça se fait cela sera dans quelques années. Puis j’ai d’autres projets, aujourd’hui je travaille chez Capa sur le projet « Kindia 2015 », où l’on souhaite a la Guinée pendant les 4 prochaines années, aider les populations qui sont dans le besoin et améliorer la santé et la condition des femmes entre autres. Dans ce projet il y a une volonté de faire le bien et c’est vraiment ça qui me plait.

Si vous aussi vous souhaitez poser vos questions au réalisateur Raphaël Beaugrand, une matinée-débat de « Paroles de conflits » se tient le dimanche 28 avril à 11h10 au MK2 Beaubourg.

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Hugo Saadi

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