Cinema

Le cheval de Turin : pour son ultime opus, Béla Tarr ne transige pas

Le cheval de Turin : pour son ultime opus, Béla Tarr ne transige pas

11 novembre 2011 | PAR Yaël Hirsch

Ours d’argent mérité au dernier festival de Berlin, « Le cheval de Turin »  de Béla Tarr sort le 30 novembre sur nos écrans. Un ballet majestueux, où le réalisateur hongrois pousse son éthique du noir et blanc, de l’économie de plan et du cinéma comme art gorgé de temps jusqu’à la perfection. Pour ce film qu’il présente comme le dernier de sa carrière, le cinéaste de 56 ans ne transige pas. Un chef d’œuvre pour ceux et celles qui prendront le temps de vivre pleinement l’expérience cinématographique qui leur est proposée.

Tout commence sur un écran noir. Un voix raconte l’histoire de Nietzsche, qui un jour d’hier 1889 enlace le cou d’un cheval fouetté par un cocher, dans la ville italienne de Turin. Le philosophe éclate en sanglots, et sombre dans la folie. Le film tente de comprendre ce qui est arrivé au cheval. Sur la musique à la fois glauque et envoûtante de Mihály Víg, le deuxième plan séquence saisit le cocher Ohlsdorfer (János Derzsi) fouettant le cheval pour rentrer dans sa petite ferme isolée où il vit avec sa fille (Erika Bók). Troisième plan : le dételage du cheval, seule source de revenu de ce couple vieillissant, est un véritable rituel. Comme le sont tous leurs gestes, dont Tarr saisit la répétition quotidienne, sur 6 jours : l’habillage et le déshabillage de Ohlsdorfer par sa fille, les deux verres de schnaps de Ohlsdorfer le matin, le ravitaillement en eau matinal par la fille, qui part au puits en bravant le vent terrible afin de remplir deux sceaux très lourds qui leur servent à se laver le visage, à nettoyer la vaisselle et à chauffer le repas. Ce repas unique de la journée est également très codé : il est constitué de pomme de terres chaudes que le père dévore en se brûlant les doigts avant d’aller se poster devant la fenêtre donnant sur la Toundra tandis que sa fille dépèce les patates et mastique plus lentement, avant de tout ranger avec méthode et précision. Mais le cycle des jours est perturbé par deux évènements qui précipitent la chute de ce couple dépareillé : d’abord le cheval fatigue; il ne sort plus de l’étable de tout le film, malgré les tentatives de harnachement du cocher. Puis, le matin du 4e jour, la fille trouve le puits vide. Ohlsdorfer décide qu’il est temps de quitter la ferme et l’étable en ruines. Mais le cheval est trop malade pour les porter au loin de ces souffrances. Le film se termine sur un long plan noir, quand la fille et le père ne parviennent plus à allumer les 4 lampes à gaz qui éclairent faiblement leur maison.

« Le cheval du Turin » est une comédie humaine à deux personnages (et demi) et un cheval, où chacun peut lire le supplice de Sisyphe qui constitue la base de toute vie humaine moderne. La musique et le vent incessant d’un paysage aussi beau que menaçant donnent des airs d’apocalypse au film, dont la langueur morne est interrompue par la visite d’un voisin-prophète (Mihály Kormo) annonçant la fin du monde. Magistrale dans les détails de la misère (empilement des fripes, cheveux débraillés de la fille, maigreur du cheval, murs troués de l’étable), cette apocalypse lente et rythmée exerce un effet hypnotique. Le cinéma de Béla Tarr invente un nouveau type d’image-mouvement, où réflexion et perception se trouvent inextricablement mêlées et où chaque plan ploie de toutes les secondes interminables qu’il contient. On ne peut que saluer intransigeance de l’art radical qu’il nous propose. Avec son économie de dialogues et d’images, « le cheval de Turin » apparaît ainsi comme le sommet de l’art de réalisateur du « Tango de Satan » (1990), des « Harmonies Werckmeister » (2000) et de « L’homme de Londres » (2007, voir notre critique). Une apogée que Tarr veut finale : dans les conditions de financement et de réalisation actuelles en Hongrie, il estime qu’il n’est produire des films (voir ci-dessous son entretien après la conférence de presse de la dernière Berlinale et ici, ses dernières déclarations au festival du film de NYC, en octobre).

« Le cheval de Turin », de Béla Tarr, avec János Derzsi, Erika Bók, Mihály Kormo, Hongrie, 146 min. Sortie le 30 novembre 2011.

 

A noter, à partir du 3 décembre, le Centre Pompidou consacre une rétrospective à Béla Tarr . Toutes les infos, ici.

Infos pratiques

Le Christus inachevé de Mendelssohn enfin délivré
« Famille de démons que ces Borgia ! » A l’occasion de la série diffusée sur Canal Plus, (re)découvrez le flamboyant roman Les Borgia de Klabund.
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *