Cinema
« La Dame du Paradis » relance le débat éternel sur la liberté d’expression

« La Dame du Paradis » relance le débat éternel sur la liberté d’expression

14 juin 2022 | PAR Jane Sebbar

Dans un communiqué de presse diffusé samedi dernier, le Conseil supérieur des Oulémas, présidé par le roi du Maroc Mohammed VI, a fermement condamné le contenu du nouveau film d’Eli King, « La Dame du Paradis », première oeuvre cinématographique à montrer un « visage » du Prophète Mahomet. Un film polémique qui relance des débats éternels.

Diffusé au Royaume-Uni à partir du 3 juin 2022, « La Dame du Paradis » a immédiatement suscité la colère de la communauté musulmane britannique. Plusieurs manifestations ont éclaté un peu partout dans le pays, notamment dans le nord, dans les villes de Blackburn et de Sheffield qui abritent une importante communauté sunnite. Une pétition a finalement été signée par 119 000 personnes qui ont réclamé le retrait du film qualifié d’ « irrespectueux » et de « raciste ». Dans un souci de sécurité, le diffuseur britannique Cineworld a décidé d’annuler la projection dans l’ensemble des salles concernées. Un pair de la Chambre des Lords a qualifié ces annulations de « désastreuses pour les arts, dangereuses pour la liberté d’expression ». Un sujet délicat qui pose la question des limites de cette liberté d’expression. 

Le culte de la transparence 

La transparence semble aujourd’hui s’être imposée comme l’une des normes centrales des sociétés occidentales post-modernes. La figure du bien passe par le fait de pouvoir être montré. Pour qu’une situation puisse être exposée, il faut qu’elle soit avant tout représentable, qu’elle puisse apparaître. Désormais, tout ne doit pas seulement pouvoir être montré, tout est façonné pour l’être. Et pourtant, chaque pays a sa propre législation qui établit les limites de la liberté d’expression. La question est la suivante : où s’arrête la liberté de création et où commence le droit aux respects des croyances ? « La Dame du Paradis » est le premier film à montrer un « visage » du Prophète Mahomet. Auparavant, il n’existait pas d’acteurs jouant ce personnage religieux. Néanmoins, les visages sont souvent représentés par des rayons de soleil, créés par ordinateur. Cette particularité permet de respecter, selon les auteurs du film, l’interdiction de l’islam sur la représentation visuelle du prophète. 

Une femme mise à l’honneur 

« La Dame du paradis » retrace l’histoire de Fatima Zahra, fille du prophète de Mahomet et épouse du premier imam chiite. Un film ambivalent par sa capacité à reprendre certains codes consensuels du block buster anglo-saxon, tout en menant une réflexion piquante sur les origines de l’islam et la place des femmes dans l’histoire de cette religion. Une oeuvre intéressante qui met à l’honneur une figure historique et religieuse féminine. Les répliques misogynes résonnent comme des coups de feu à l’encontre d’un système patriarcal millénaire : « Tu vas laisser une femme nous dicter ce qu’on doit faire ? ». 1 400 ans après l’Hégire, étape clé dans l’histoire de l’islam, nous retrouvons l’orphelin Laith, un enfant de Mossoul dont la mère a été exécutée par des membres de l’Etat islamique car elle a enseigné à son fils une chanson jugée blasphématoire. L’orphelin est adopté par un soldat et la mère de ce dernier le soutient en lui contant l’histoire de la sainte Fatima Zahra, dont l’exemple doit l’aider à supporter les moments difficiles de sa vie. « Est-ce que ta mère t’a raconté l’histoire de la Dame du Paradis ? Elle était une fille remarquable, exceptionnelle, du prophète Mahomet. La paix soit avec eux ». 

Pas un, mais plusieurs islams 

La décision des autorités marocaines d’interdire la projection du film cristallise les divergences entre confessions sunnite et chiite. « La Dame du paradis » a été écrit par le religieux musulman Yasser Al-Habib qu’on accuse d’avoir adopté un point de vue pro-chiite sur la lutte de succession du prophète Mahomet. Le film dépeint Abou Bakr, le descendant légitime du prophète selon les sunnites, comme un guerrier sanguinaire qui accède au pouvoir par la ruse et la violence. Pour les chiites, le successeur légitime de Mahomet n’est pas Abou Bakr mais Ali, gendre et fils spirituel du prophète. Si les hautes autorités du chiisme estiment que le prophète peut être représenté (pas de manière insultante), la communauté sunnite, en revanche, se montre hostile à toute représentation figurée de Mahomet. On comprend aisément pourquoi le Maroc, pays officiellement sunnite, ne cautionne pas cette version de l’histoire. D’autres pays musulmans tels que l’Egypte, le Pakistan, l’Iran, pourtant berceau du chiisme dans la région, ou encore l’Irak ont également interdit la diffusion du film polémique sur leur territoire respectif. 

Un film dont le contenu autant que la réception pousse à réfléchir sur les débats éternels que sont les rivalités sunnites/ chiites et les droits contradictoires entre liberté d’expression et protection du sentiment religieux. Un film clivant mais qui puise dans les origines de la religion un élan spirituel pour combattre les détracteurs de l’islam. 

Visuel : © affiche officielle

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Jane Sebbar

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