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Mashhad, qui es-tu ?

Mashhad, qui es-tu ?

05 juillet 2022 | PAR Jane Sebbar

« Film choc du festival de Cannes. » « Grand thriller sur un tueur en série misogyne. » « Faux film iranien. » Le dernier long-métrage  d’Ali Abbasi, Les Nuits de Mashhad, qui sort en salle le 13 juillet prochain, a beaucoup fait parler de lui. D’autant plus que l’actrice principale Zahra Ami Ebrahimi, qui a fui l’Iran pour continuer sa carrière, a remporté le prix d’interprétation féminine. Un film cru et réaliste, qui met à l’honneur un personnage inédit : la ville de Mashhad elle-même, avec ses zones d’ombre, sa vie nocturne et ses habitants tourmentés … 

Iran. 2001. Un faubourg. Une femme torse nu se regarde dans le miroir. On sait. Elle s’habille, se maquille. Elle embrasse tendrement son enfant qui ne sait pas. Pas encore. Le visage voilée, les lèvres rouge sang, les yeux embués de mascara, elle fait le trottoir. Elle enchaîne les clients violents. Le visage tuméfié, elle marque une pause dans son quotidien nocturne, à bout de souffle. Elle rend visite à cette vieille femme, une sorte de shamane aux traits tirés par le temps et la misère, une sorte de refuge spirituel au parfum d’opium … Et puis, elle reprend. Et soudain, on l’entend, enfin. Ce bruit de moto, rugueux et sinistre qui perfore le film de part en part. On le voit arriver, ce prédateur, cette ombre sans visage. Il repère sa proie, la ramène chez lui, et l’étrangle. Il n’y a pas de suspens, on sait, dès le début on sait. Un plan fixe, une scène d’agonie, un corps qui convulse, un visage qui se crispe, des yeux vides, complètement vides …

À la fois victime et bourreau 

Ali Abbasi ne pouvait pas mieux annoncer la couleur de son nouveau film qui brosse le portrait de Saeed Hanaei, l’un des tueurs en série les plus célèbres d’Iran. Un homme qui a la foi. Un citoyen chiite au-dessus de tout soupçon. À la fois victime et bourreau, ce personnage médiatique est restitué dans toute sa complexité. Jamais manipulateur, toujours honnête, l’extrémiste religieux a inspiré Ali Abbasi qui le trouvait étrangement en paix avec lui-même, heureux. Un homme victime de son parcours chaotique. Envoyé en première ligne pendant la guerre Iran-Irak, Saeed Hanaei a sacrifié sa jeunesse pour son pays, dans l’espoir de rendre celui-ci meilleur et de donner un sens à sa vie. Il découvre ensuite que la société n’a que faire de lui, que les sacrifices auxquels il a consenti pendant le conflit n’ont rien changé. Il évolue dans un vide existentiel, malgré sa foi en Dieu, et peut-être surtout à cause d’elle. Il se trouve une nouvelle mission, une mission au nom d’Allah. Convaincu de purger la société iranienne des individus impurs, il est parvenu à tuer 16 femmes avant d’être arrêté puis jugé. C’est au cours du procès, extrêmement médiatique, de Saeed Hanaei qu’Ali Abbasi a vraiment été interpellé par son histoire : « Dans un monde normal, il est évident qu’un homme qui a assassiné 16 êtres humains serait considéré coupable. Mais, en Iran, c’est différent : une partie de l’opinion publique et des médias les plus conservateurs se sont mis à encenser Hanaei en héros ».  

« Une société devenue tueuse en série » 

Les Nuits de Mashhad aborde la misogynie profondément ancrée dans la société iranienne. Une misogynie culturelle plus que politique. Ce n’est pas tant la cour suprême de la République islamique qui est mis en cause, puisqu’elle déclare Saeed Hanaei coupable et le condamne à mort par pendaison, mais le soutien des masses à l’égard de ce « martyr de l’islam ». Lorsque le fils de Saeed se rend au supermarché après le procès, le caissier l’acclame et lui offre de la nourriture gratuite. Une société musulmane qui encourage l’assassinat alors même que l’islam interdit le meurtre. « L’être humain est un édifice de Dieu, maudit celui qui détruit cet édifice » dit le prophète (cf Cairn.info). Un film qui pose la question des limites éthiques de l’acte de tuer. Les limites à partir desquels on bascule vers la déshumanisation. Si François Hollande a gracié Jacqueline Sauvage qui a tiré 3 coups de fusil sur son mari qui la frappait tous les soirs, c’est bien parce que l’acte de tuer n’est pas toujours aussi facilement condamnable. La loi prévoit le cas de la légitime défense. Mais, les femmes que Saeed Hanaei a brutalement assassiné, que lui ont-elles fait ? Rien, absolument rien. Elles ont tenté de se frayer un chemin dans une société antisociale qui refuse de voir la misère endémique de la ville de Mashhad.

Thèse, antithèse, synthèse

Et pourtant, Ali Abbasi ne cherche pas à stigmatiser les sociétés corrompues du Moyen-Orient : « pour moi, le film raconte une histoire précise, autour de personnages particuliers, et ne se veut pas un film à thèse dénonçant certains problèmes sociaux ». Mehdi Bajestani s’empare du personnage de Saeed avec précision et rationalité. L’immense star de télé Zar Amir Ebrahimi insuffle un souffle de frustration mais aussi de liberté à son personnage, une journaliste qui contourne les codes misogynes pour mener une quête acharnée de vérité et déterrer le serial killer. Ali Abbasi déjoue le manichéisme du thriller classique pour mettre en miroir ces deux personnages aux missions contradictoires et restituer toute la complexité de cette problématique sociale. Ce film n’aborde pas la dimension énigmatique d’un tueur en série mais la banalité de l’existence d’un homme désincarné, fruste et sans relief. Les thèmes de la misogynie et de la déshumanisation ne sont abordés que pour fournir aux spectateurs une leçon d’humanité … Pourquoi mettre des prostituées à l’honneur ? A cette question, le réalisateur iranien répond : « j’aimerais qu’on leur rende un peu de leur dignité et de leur humanité qui leur ont été volées. Non pas pour en faire des saintes, ou des malheureuses victimes, mais pour les considérer comme des êtres humains à part entière, au même titre que nous ». 

Mashhad, qui es-tu ? 

Le génie d’Ali Abbasi consiste en sa capacité à esquisser un personnage invisible et pourtant omniprésent. Un personnage invasif, ubiquitaire, qui s’efface au profit des géants du cinéma iranien : le touchant Mehdi Bajestani, qui a pris un risque énorme en jouant dans ce film, dont le parcours est étrangement semblable à celui de son personnage et l’effrontée Zar Amir Ebrahimi, qui a quitté l’Iran après la fuite d’une vidéo compromettante et vit désormais à Paris. Un personnage dilué mais qui demeure pourtant indélébile : la ville de Mashhad. La « capitale spirituelle de l’Iran », qui abrite un centre religieux ultra-conservateur et au sein de laquelle se développe une prostitution endémique, se voit ôter son voile : ses paysages industriels, ses faubourgs mal famés, ses autorités corrompues, ses habitants tourmentés par Dieu et par la misère, sa mausolée si célèbre qui attire les fidèles au coeur de l’islam chiite, à la manière d’une araignée qui tisse sa toile pour piéger ses proies. « L’Araignée », c’est le nom de scène de Saeed que la presse iranienne avait trouvé à l’époque, c’est aussi le prédateur qui a inspiré Ali Abbasi pour revenir sur les manoeuvres de corruption de cette ville qui vampirise ses habitants … 

Visuel : © affiche officielle du film 

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