Cinema
[Interview] Abd Al Malik : « je voulais faire une sorte d’anti-Scarface »

[Interview] Abd Al Malik : « je voulais faire une sorte d’anti-Scarface »

11 décembre 2014 | PAR Hélène Gully

À l’occasion de la sortie de son film QuAllah bénisse la France, Abd Al Malik accepte d’être sous le feu des projecteurs le temps d’une interview. Derrière le rappeur se dissimule un écrivain, derrière l’auteur apparaît le cinéaste. Le réalisateur néophyte nous cède un hymne à la tolérance où une voix dissidente s’efforce d’être entendue malgré les désillusions. Le film est sculpté dans le bruit et la fureur d’une génération malmenée.

Quelle a été l’amorce du projet Qu’Allah bénisse la France ? Un besoin d’exprimer un message en particulier ou l’envie de faire du cinéma ?

Abd Al Malik : L’art est pour moi quelque chose de viscéral. Il est une question de vie ou de mort. Si je fais un disque ou un bouquin, c’est tout simplement parce que je n’ai pas le choix. Si je ne le fais pas, je meurs. Ces projets sont vitaux. Qu’Allah bénisse la France est né de ce besoin-là.

Aurais-tu accepté que quelqu’un d’autre adapte ton autobiographie ?

Abd Al Malik : Non. J’y ai beaucoup réfléchi c’est vrai, mais très vite je me suis aperçu que c’était à moi de le réaliser. Bien sûr, j’ai eu des doutes. Et puis, il y a eu Mathieu Kassovitz qui m’a vraiment encouragé à entreprendre ce projet. Il m’a dit que j’en étais capable, et il a eu raison.

As-tu été surpris du succès de ton film aux avant-premières ?

Abd Al Malik : (Il sourit). Je crois que lorsque tu fais les choses avec sincérité, les gens apprécient. Et c’est merveilleux de voir que l’on te comprend, que l’on aime tes velléités artistiques, ta technique et ton scénario. Selon moi, le vrai travail se fait sur l’équilibre entre le fond et la forme. Ma démarche est de dire les choses de l’intérieur et d’être dans le réel. Mais tout ça n’est pas garant de qualité. Alors il faut rendre ce témoignage beau et esthétiquement intéressant.

Lors de l’avant-première à Strasbourg le 3 novembre dernier, tu as expliqué que certains acteurs n’étaient pas des acteurs professionnels. Pourquoi cette démarche ?

Abd Al Malik : Je voulais que certains acteurs viennent de mon quartier, du Neuhof. D’abord il y a mes frères comme Matteo Falkone ou Stéphane Fayette-Mikano. Puis les autres comme Mike que je connais depuis qu’ils sont gamins. Je savais qu’ils étaient capables de faire ça, on a beaucoup travaillé et ils ont prouvé qu’ils ont un talent incroyable, hors du commun. C’était beau et pour moi il n’y a pas de différence entre un acteur professionnel et un acteur amateur. La seule chose qui compte, c’est lorsque que l’on est à l’écran, si ça le fait ou si ça ne le fait pas. Le spectateur ne se demande pas si la personne est pro ou amateur, il se demande seulement s’il est touché.

Lorsqu’on voit ton film, une question surgit : qui est véritablement le protagoniste de ton film ? Régis, Abd Al Malik ou Neuhof ?

Abd Al Malik : Tous les trois. Je dirais même que d’une certaine manière c’est tous les quartiers de France. Mon film veut montrer que c’est possible de transcender sa condition. Qu’Allah Bénisse la France est la preuve que l’intégration, le vivre ensemble et le système républicain fonctionnent. La laïcité ça marche, et l’islam est soluble dans la République comme le christianisme ou le judaïsme. Je voulais mettre en scène un discours de vérité et surtout un discours de terrain pour faire taire les fantasmes. Evidemment, je ne suis pas dans le déni et mon film est dur parce qu’il raconte les difficultés des quartiers et ses morts. Mais ce film est aussi un conte de fées. Qu’Allah Bénisse la France est une histoire réelle et c’est l’histoire d’une réussite. Dans les quartiers, il y a des milliers de gosses comme Abd Al Malik mais on n’en parle pas. Il faut parler d’eux, il faut arrêter d’être toujours négatif lorsqu’on parle des cités, il faut évoquer les choses positives. Je voulais faire une sorte d’anti-Scarface et rompre avec le mythe de la violence.

Concernant la bande sonore, pourquoi avoir choisi le pape de l’électro, Laurent Garnier ?

Abd Al Malik : Neuhof et Strasbourg sont des personnages à part entière et dès les premières notes de musique, le spectateur devait le sentir. Dans le film, nous ne sommes ni à Paris, ni à Marseille, ni même à Lyon. Strasbourg est frontalier avec l’Allemagne qui est le berceau de la musique électronique. Gamins, on a été introduit très rapidement à cette musique, ce qui n’était pas forcément le cas dans le reste de la France. On a dansé et breaké dessus. En élaborant le film, j’ai beaucoup parlé avec mon frère Bilal qui m’a dit qu’une partie de l’identité de Strasbourg, c’était la House. Nous avons alors tous les deux pensé à Laurent Garnier, c’était presque une évidence.

Depuis la réussite d’Abd Al Malik, est-ce que tes relations avec les habitants du Neuhof ont changé ?

Abd Al Malik : Oui bien sûr, ma figure est devenue un peu un exemple, et j’en suis très fier. Quand je vois des gamins qui viennent me voir et me racontent qu’ils sont devenus avocat, médecin ou banquier parce que je les ai inspirés, je suis très ému. Ils se disent que si j’ai pu devenir ce que je suis aujourd’hui, eux aussi en sont capables. Et c’est le plus beau des compliments.

Qu’Allah bénisse la France, d’Abd Al Malik, avec Marc Zinga, Sabrina Ouazani, France, 2014, 95 min. Les films du kiosque. Sortie le 10 décembre 2014.

Visuels : photos officielles du film

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Hélène Gully
Jeune caméléon du journalisme. 21 ans et de l'ambition.

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