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Festival du film de La Rochelle : la déflagration du cinéma roumain

Festival du film de La Rochelle : la déflagration du cinéma roumain

01 juillet 2021 | PAR Cedric Chaory

Les limites de jauge sont supprimées depuis le 30 juin et le festival du film de La Rochelle fait (presque) à nouveau le plein. Alors qu’il consacre deux belles rétrospectives à Roberto Rossellini et René Clément, c’est avec ses avant-premières qu’il créé l’émoi notamment avec les films choc « L’affaire collective » et « Bad Luck Banging or Loony Porn ».

Le cinéma roumain comme une claque

En ouverture de L’affaire collective, une scène qui dure tout juste une minute. Filmée via un téléphone portable. Sur scène, un métalleux hurle la fin de sa chanson, remercie son public et s’étonne : « Euh, il y a un truc qui brûle là et cela ne fait pas partie du show ». Puis, en l’espace de quelques dizaines de secondes c’est le chaos. Le public hurle, les flammes envahissent l’écran du téléphone qui filme froidement l’horreur. Bilan du pire incendie roumain des vingt dernières années : 27 morts suivis dans la semaine qui suit de 37 autres dans les hôpitaux de Bucarest.

Le nouveau film du réalisateur roumain Alexander Nanau est un véritable coup de maître. Sur la forme en tout premier lieu. Ce documentaire, sans compromis et sans les codes inhérents au genre (voix off, interviews …) est construit tel un thriller politique. Au plus près de ses protagonistes – une rédaction qui mène l’enquête, les milieux politiques et hospitaliers du pays et les survivants et familles des victimes de l’incendie – et des nombreux rebondissements de l’enquête, le réalisateur arrive à nous faire oublier que ce qui se passe sous nos yeux est vrai. Est-ce pour cela qu’une partie du public dans la salle a su s’évader en riant de la répartie emplie de mauvaise foi voire absurde de certains accusé-es ? Moi, je n’ai pas pu. Sur le fond, ce film-coup de poing met au jour la corruption au niveau national qui gangrène la société roumaine. Main dans la main, politiques et milieux hospitaliers, en véritable mafia, ont mis à sac un système de soin et assassinés des dizaines de jeunes gens. Il aura fallu le courage du journaliste sportif Catalin Tolontan du Gazeta Sporturilor (les journaux d’information politique n’ont jamais osé dénoncer le système !) pour que la vérité éclate, occasionnant les plus grandes manifestations qu’a connu la Roumanie depuis la chute de Ceausescu. Film sur le journalisme d’investigation, sur l’intérêt des lanceurs d’alerte, sur les possibles jours meilleurs de la vie politique, l’universelle affaire collective parle bien au-delà des frontières de Bucarest. Preuve en est, sa double nomination (ultra-méritée) aux derniers Oscars a fait grand bruit dans le monde entier et relancée l’affaire dans une Roumanie en déliquescence. Dans les salles le 15 septembre 2021.

Oui en totale déliquescence cette Roumanie filmée par Radu Jude dans Bad Luck Banging or Loony Porn, film aussi drôle que subversif qui mêle sexe, satire et politique pour dénoncer l’hypocrisie de la société roumaine. À l’instar de L’affaire collective, l’ouverture de l’Ours d’Or 2021 annonce la couleur illico : une scène de sexe frontale bien hardcore. Qui n’est autre qu’une sextape d’une institutrice respectée, Emi (jouée par l’impeccable Katia Pascariu), avec son mari. Le hic est que la vidéo leak et est vue par nombre d’élèves. Convoquée par sa direction à l’occasion d’une réunion avec des parents scandalisés, Emi va devoir affronter la pudibonderie de la société.

Bad Luck Banging est un film bouillonnant construit en trois parties. La première s’attache à nous décrire Bucarest immensément laid avec son architecture bigarrée, ses panneaux publicitaires criards et ses habitants qui n’ont de cesse de se lancer des « Suce ma bite » ou « Je baise ta mère, connasse ». À cette violence verbale et physique succède une deuxième partie bien plus arty, emplie d’aphorismes filmiques construits sur une succession de mots invoquant l’histoire, la religion, l’économie ou encore la sociologie. Encore une fois la société roumaine en prend pour son grade. Enfin la troisième partie – certainement la plus réjouissante – est le procès populaire de l’enseignante ultra théâtralisé, vulgaire à souhait. Définitivement pompier et burlesque à la fois.

En présentant son film à La Rochelle, le truculent Radu Jude a invité le public à venir discuter avec lui à l’issue du film. Il sait son œuvre ultra-clivante et propice au débat houleux mais il espère bien convaincre les spectateurs récalcitrants qu’elle est de qualité. Dire qu’on adore son nouveau film serait trop, mais force est de constater que face à la gravité des films présentés à ce jour au Festival de La Rochelle, un peu de putasserie ne fait pas de mal (surtout quand elle invite, in fine, à réfléchir sur l’état de nos actuelles sociétés). Dans les salles le 15 décembre 2021.

Yo soy la bruja

Belle surprise que la découverte des Sorcières d’Akelarre de Pablo Agüero, primé cinq fois aux Goya 2021. Par son élégance visuelle et son propos subtilement féministe, le réalisateur argentin embarque le spectateur. On pourrait croire aux premiers abords à une fresque historique début du 17ème siècle un brin académique mais à mesure que l’intrigue se déroule la caméra se déride au gré des audaces des cinq jeunes femmes accusées de satanisme et qui, par divers truchements, piègent leur inquisiteur et l’attirent au sabbat des sorcières. On retiendra la magie de la côte basque divinement filmée sous une nuit de pleine lune et le jeu envoutant de la révélation Amaia Aberasturi. Dans les salles le 25 août 2021.

Cédric Chaory

Visuel de Une : Les Sorcières d’Akelarre ©David Herranz

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Cedric Chaory

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