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Radu Jude : « J’aime le mélange qui transforme toutes sortes de choses en cinéma »

Radu Jude : « J’aime le mélange qui transforme toutes sortes de choses en cinéma »

30 décembre 2021 | PAR Yaël Hirsch

Ours d’or avec Bad Luck Banging or Loony Porn, en ce moment sur nos écrans, Radu Jude nous parle de ce film jubilatoire où une professeure crée le choc lorsque circule une sextape tournée avec son mari… Les parents d’élèves doivent juger si elle doit quitter son poste dans une Roumanie en pleine crise sanitaire, où les masques sont de mise… Interview avec un réalisateur qui nous en dit beaucoup sur ce que le cinéma peut (et doit ?) permettre de dire…

Pour lire notre critique du film c’est ici.

Quand avez-vous décidé de filmer avec les masques ?

Nous étions en pleine préparation du tournage quand la pandémie est arrivée et, comme je voulais faire un film à la fois contemporain et daté, après le choc, je me suis dit que je voulais quand même faire le film, en respectant les règles, avec les masques. Si on fait quelque chose qui se passe il y a cent ans, chaque objet et détail devient très important et l’on fait attention aux reliques du passé. Mais les reliques du présent, on n’y accorde pas la même attention, donc je me suis dit : “Je vais faire un film contemporain en prêtant la même attention aux détails que si c’était déjà une réalité historique – donc les masques étaient très importants”. Par ailleurs, ils sont un symbole important. Freud parlait de la relation entre la bouche et l’organe sexuel féminin, avec notamment le maquillage des lèvres. Cela devient une métaphore ; le sexe de la femme est montré, mais la bouche est couverte par le masque, et cela crée une dialectique. Littéralement “on démasque” quelque chose avec la fable, “les masques tombent” : le langage nous montre qu’il y a une liaison entre le masque et la vérité.

Pouvez-vous nous parler de la saisissante scène d’ouverture qui montre la sextape de la professeure et des réactions qu’elle a pu causer?

Je n’avais pas pensé commencer par cela au début, j’ai même pensé à ne pas montrer cette sextape. Mais, finalement, tout le film est tourné autour de ce thème, alors je me suis dit : “Pourquoi ne pas la montrer ?” D’autant plus que dans les films de télévision, les gens sont habillés en plan large et, quand ils se déshabillent, tout un coup on ne voit plus rien et c’est un peu ridicule. Nous voulions prendre le contrepied lorsque nous avons tourné la scène, juste avant la pandémie. Katia Pascariu, qui interprète la professeure, a accepté de tourner cette scène et c’est une exception en Roumanie, car les comédiens y sont généralement très pudiques ou ont peur d’être jugés par la communauté des comédiens. Ce n’est pas le cas de Katia qui a dit “je comprends pourquoi on le fait, il n’y a pas de problème” et nous avons choisi un acteur de film pornographique pour le mari. C’est lui qui filmait avec le téléphone. J’ai essayé de le diriger un peu, mais nous avons fait au plus simple, après quelques recherches sur des sites de porno amateur. Quand on regarde du porno amateur, on peut rechercher par pays : on peut y voir les différences culturelles et même économiques : les Américains ont beaucoup de sextapes faites pendant les vacances, sur la plage, etc. Mais, pour les Roumains, cela a lieu dans de petits appartements coincés, comme ça, avec des bruits de domesticité. Le tournage a donc été très rapide et cela n’est qu’au montage que j’ai décidé de mettre la scène au début du film. Alors que le film tourne autour de la question du jugement moral, il s’agissait de mettre les spectateurs dans la situation des parents d’élèves. Pour que le spectateur exerce un jugement, il a besoin de preuves. Le porno amateur fonctionne comme la preuve du crime. Ceux qui le regardent peuvent décider après de penser que c’est bien, choquant, mauvais, sale, etc. Tous les jugement sont valables.

Le film joue avec le genre de l’opérette avec son générique et finit sur une pièce de théâtre…

En effet, le film est assez mélangé – la première partie n’est pas du tout ou très peu théâtrale, et après… cela dépend de la façon dont on regarde le cinéma : certains visent une sorte de cinéma pur, par exemple Bresson, ou Antonioni, des gens que j’admire et respecte énormément, mais je ne suis pas capable de cela. J’aime une direction qui permette de mélanger pour transformer toutes sortes de choses en cinéma. Pour moi, celui qui représente le sommet de ce type de direction est Jean-Luc Godard : il se sert de tout qui l’entoure, la peinture, la politique, la philosophie, les livres, les comédiens, etc. Donc ce deuxième type de cinéma est celui de l’impureté. Et, en même temps, si on fait un parallèle avec la littérature, lorsqu’on lit un roman de John Dos Passos ou de James Joyce, c’est très mélangé. Dos Passos alterne la narration, les coupures de journaux, de la publicité, des biographies… Mais cela reste de la littérature. J’aime beaucoup le mélange. En peinture, cela relève probablement également du modernisme avec les collages. Si la troisième partie du film peut faire penser à une opérette, en effet, j’ai surtout pensé à la commedia dell’arte, au boulevard ou aux sitcoms. J’ai voulu trouver un langage visuel vulgaire – avec le plus mauvais gout possible. Et je me suis inspiré des trois caméras de l’émission télévisuelle qui lui donnent un rythme un peu stupide, où l’on coupe tout le temps pour ne pas laisser le spectateur s’ennuyer. Et j’ai voulu subvertir ce modèle en y accolant une histoire qui ne passerai pas du tout à la télé dans une sitcom.

On rit beaucoup en regardant votre film. Comment liez-vous comédie et violence ?

L’humour est une question propre à chacun, où à chaque communauté possède ses propres codes. Le comique est aussi parfois une technique… Personnellement, je ne me considère pas comme quelqu’un qui a beaucoup d’humour et c’est même plutôt le contraire. Mais il est vrai que parfois l’humour naît parfois quand on dit la vérité. L’écrivain tchèque Milan Kundera parle de l’humour à travers deux aspects très intéressants : son rapport au “politiquement correct” – et parfois l’humour le plus intéressant est celui qui n’est pas correct et c’est ça qui le rend agressif ; et puis Kundera dit aussi que toute activité humaine à un côté comique si on le regarde sous un certain angle. Ainsi, il est possible de trouver du comique dans toutes les relations d’amour – et de sexe.

Dans votre film, la comédie est aussi le véhicule d’une forte dénonciation politique, notamment sur ce que les Roumains font de leur passé…

Je suis intéressé par l’histoire, j’ai notamment fait un film qui parle de l’esclavage des Roms, depuis une perspective roumaine et un film sur la Shoah du point de vue des Roumains. Je ne suis ni rom, ni juif, malgré mon nom… Si j’étais juif, je ne ferais pas un film sur la Shoah, mais plutôt sur la Palestine comme Nadav Lapid ou Avi Mograbi. J’ai fait ces films parce que j’appartiens à la communauté roumaine et c’est une histoire qui nous concerne au premier chef. Certaines choses ont été cachées très longtemps : Pourquoi ? Pour chaque pays – et la Roumanie n’échappe pas à cette règle – l’identité se fait à travers l’histoire. Qui sommes nous, nous les Roumains ? Il n’y a pas de substance ethnique, mais nous avons un territoire, une langue et une histoire qu’il faut connaître et accepter. Donc voilà, en Roumanie, mon cinéma énerve certains… Je suis considéré comme anti-roumain, ou un Juif ennemi payé par le Mossad… C’est intéressant, parce que je vois maintenant comment l’antisémitisme fonctionne : je le vois quand il me concerne, bien que je ne sois pas juif. Je vois ce que les gens me disent et je me dis que cela doit être horrible d’être juif, tzigane ou gitan et de ressentir toute cette haine. Que ce soit dans l’échec ou le succès. J’ai reçu un Ours d’or et on peut entendre certains dire que c’est “l’ordre juif international qui fait son boulot », etc. Mais d’une certaine manière, je pense que c’est très bien car le film crée une réaction – même si elle est violemment contre, c’est un premier pas vers l’acceptation.

Le film est aussi violent dans sa question sur la respectabilité de son héroïne, qui définit ce qui est acceptable ou pas ? La vidéo a été faite avec son mari et elle leur a échappé…

Oui, ou elle l’a mise en ligne… On ne sait pas… Comme l’a dit Rohmer : “On ment très peu au cinéma”. Je suis étonné que des gens regardent le film et disent : “Mais elle a dit que c’était pas elle”. On ne sait pas pourquoi, dans la vie, on ne croit pas les gens, mais dans un film, on croit tout ce qu’ils disent. Mais je voulais le plus de moralité possible dans son comportement avec son mari, elle dit même qu’elle a été mariée à l’église. C’est une chose aussi très importante en Roumanie de se marier à l’église, dans les règles de l’art orthodoxe roumain. Mais, pour moi, la respectabilité, c’est une affaire privée ; si l’affaire est publique, c’est une question de légalité. Je suis souvent très mal à l’aise quand je regarde les tabloïds qui racontent les tromperies de couples de stars. On ne doit pas parler de choses comme cela si ce qui a eu lieu n’est pas illégal. Si quelqu’un tue, je peux comprendre qu’on en parle dans l’espace public, mais après tout ce qui existe et est dit “immoral”, cela ne m’intéresse pas.

La troisième partie du film est un pastiche de démocratie directe où les parents “jugent” la professeure dans la cour de l’école…

Picasso disait que quand la caricature n’est pas réaliste, alors elle est vraie. J’aime beaucoup cette phrase et, pour moi, c’est la clé de cette scène : elle n’est pas réaliste, mais elle recèle des vérités. Il est ainsi évident que la démocratie ne peut pas être la dictature de la majorité. Cette question s’est imposée en Roumanie de manière très violente, il y a trois ans, avec le referendum dit “pour la famille” organisé par L’État contre les droits des personnes LGBT. Au nom de la défense des familles, il fallait décider si, oui ou non, nous voulions inscrire dans la constitution qu’il est interdit pour des gays de se marier. Cela n’offrait bien sûr aucune protection à une quelconque famille et c’était simplement un vote contre les personnes LGBT. Mais l’argument répété en permanence était “si nous, la majorité, décidons que les homosexuels ne doivent pas avoir de droits, alors c’est cela la démocratie”. Et cela est une obscénité. Par ailleurs le critique roumain de cinéma Andrei Gorzo a vu juste quand il a écrit que la troisième partie du film fonctionne comme les réseaux sociaux. C’est vrai. J’ai pris beaucoup de textes écrits contre moi et je les ai mis dans la bouche des personnages…

visuel (c) meteore films

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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