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Sortie dvd : « The Browning Version » de Anthony Asquith

Sortie dvd : « The Browning Version » de Anthony Asquith

03 novembre 2019 | PAR Katia Bayer

L’éditeur DVD Doriane Films propose ce mois-ci dans sa collection Typiquement British (dans laquelle figurent Ken Loach, Stephen Frears, Mike Leigh, …) une découverte géniale : un film datant de 1951, « The Browning Version », agrémenté d’un bonus, un deuxième long-métrage, « Shooting Stars » réalisé en 1927.

Le premier film est parlant, le second est muet. Tous deux sont des adaptations de pièces de théâtres et ont été réalisés par Anthony Asquith, un cinéaste britannique dont on aurait bien aimé faire la connaissance autour d’un cake au citron à l’occasion de cette double sortie, restaurée par Criterion (un distributeur américain spécialisé dans la restauration et la mise à disposition de films d’auteurs, classiques comme contemporains) pour le premier et par le British Film Institute pour le second.

Le cinéma d’antan, le noir et blanc, l’ancrage britannique comme l’inspiration hollywoodienne, le triangle amoureux, l’élégance des costumes, la tension dramatique, le jeu des comédiens à deux époques différentes : la présente édition DVD offre la possibilité de découvrir le cinéaste Anthony Asquith à deux moments de sa carrière, à près de 30 ans d’écart, le cinéaste étant décédé en 68.

« The Browning Version » (L’ombre d’un homme) raconte l’histoire d’un professeur mal aimé et malmené, sur le point de quitter, pour des raisons de santé, l’établissement où il a donné cours une bonne partie de sa vie. Michael Redgrave (hyper touchant et oscillant brillamment entre retenue et émotion, sacré Meilleur acteur à Cannes et à Berlin en 51) campe Andrew Crocker-Harris, ce professeur ayant tenté tant bien que mal d’inculquer quelques notions de grec aux pauvres gosses de riches de son lycée. Tâche bien difficile. Non seulement, ceux-ci le méprisent et le surnomment « Le croulant », mais sa femme (cette pimbêche et cupide Millie, interprétée monstrueusement par Jean Kent) le trompe copieusement avec l’un de ses collègues, Franck Hunter (qui porte bien son nom, joué intelligemment par Nigel Patrick). Pour ne pas arranger les choses, le directeur de l’établissement lui demande d’expédier son discours d’adieux au profit d’un autre professeur plus jeune et plus populaire tout en lui refusant sa pension, mais en plus, le thé est froid, ses chaussettes sont dépareillées et il pleut (cherchez l’erreur).

Toutefois, Taplow (Brian Smith), un môme mignon aux taches de rousseur, semble éprouver de la compassion pour le pauvre Crocker-Harris. Il voit autre chose en lui, s’inquiète de sa santé, le renvoie à ses désirs de jeunesse et lui fait un cadeau inattendu (qu’on ne révélera pas, ce ne serait pas chic). D’un coup, alors que le bilan de sa vie ratée l’encombrait plus que tout, Crocker-Harris découvre une part d’humanité insoupçonnée qui le bouleverse totalement.

« The Browning Version » est un film attachant pour plusieurs raisons : la qualité et la finesse de son scénario également primé à Cannes en 51 (« J’aurais bien dit quelque chose mais je ne suis qu’une femme »; « Le mariage du corps et de l’esprit ne vont pas toujours ensemble »), son casting plein d’étoiles, ses sujets traités avec grande délicatesse et intelligence (la solitude d’un homme, la tolérance, la relation prof-élève, la transmission, la responsabilité face à la jeunesse et l’indépendance d’esprit). Sans oublier son climax et l’émotion prenante des dernières minutes du film.

***

« Shooting Stars » (Un drame au studio), le deuxième film intégré à ce DVD, également réalisé par Anthony Asquith, date quant à lui, de 1928. On est en pleine transition, « Le Chanteur de Jazz » venant d’être réalisé l’année précédente, en 1927.

Le cinéma muet est en train de disparaître. « Shooting Stars » est l’une des dernières traces de ces temps bientôt révolus et il s’agit du premier long-métrage de Anthony Asquith. Si le trio (épouse-mari-amant) s’y retrouve aussi et que les deux films parlent de la fin d’une époque et d’une vie, ils sont en tout point différents. L’histoire, déjà, est construite autour du personnage de la femme (Annette Benson, mignonne, passionnée par son rouge à lèvres). Mae, qu’elle interprète, est une jeune actrice dans le coup qui joue dans des films avec Julian, son mari, acteur (Brian Aherne, un comédien aux vrais yeux révolver), et qui entretient une liaison avec Andy, un autre acteur, pour changer (Donald Calthrop, qu’on aurait plutôt gardé pour le rôle du mari, avec son physique de Francis Huster moche). L’intrigue est assez simple : Mae aime Andy et en a marre de Julian, elle se demande comment se débarrasser de lui, sans nuire à sa carrière. Défi. Remords. Cinéma. Rouge à lèvres.

Si la fin du film est une réflexion sur la vie d’artiste, ses jeux de pouvoir et ses sacrifices, son histoire est plutôt classique, certains de ses effets visuels ont mal vieillis et sa durée est un peu longue, notamment lors des scènes de jeu d’Andy, l’amant aux faux airs de Charlie Chaplin, mais en mode blond, moustache-serpillère en bonus.

Par contre, ce qui est plutôt génial dans ce film, c’est qu’il montre justement le cinéma, l’envers du décor, comme il se déroulait à l’époque. Tout ce petit monde tourne dans des décors de studio, au milieu de réalisateurs, de caméramen, de musiciens, de maquilleuses, de techniciens, de starlettes sexys, de figurants en demande de paillettes et de badauds applaudissant les quelques scènes tournées en extérieur. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque : le cinéma est muet, mais déjà en train de vivre une révolution gigantesque (le son), on exagère encore les mimiques à l’écran, on montre aussi que le cinéma n’est que trucs et astuces et que l’influence d’Hollywood tant dans ses plans de carrière que dans ses scandales de l’époque n’est pas loin. Entre deux plans, une phrase prononcée dans le film est retranscrite sur un carton : « Si seulement la vie ressemblait plus aux films » dit Julian, le mari de Mae, quand sa femme ne lui sourit plus qu’en photo. Même si on ne l’entend pas, il n’a pas tort et il réussit à nous émouvoir en quelques mots et en un regard intense, révolver.

Autre point fort du film, sa forme. Ses plongées/contre-plongées, ses jeux d’ombre, ses gros plans, ses courses poursuites et ses travellings, agrémentés d’une musique sympa et moderne, ajoutée a posteriori à l’occasion de la restauration et la ressortie de « Shooting Stars » font beaucoup pour casser le rythme trop lent du film.

Le DVD édité par Doriane Films est un objet à part car il permet de (re)découvrir le nom et le travail de Anthony Asquith, presque 1 siècle après qu’il ait réalisé « Shooting stars » (quand on y pense, c’est fou de faire un tel bon dans le temps et de redevenir quelque part les spectateurs de l’époque). On garde une nette préférence pour « The Browning Version » qui mérite le statut de film classique pour toutes les raisons déjà évoquées et qui reste un film résolument moderne pour les thèmes traités. Il a d’ailleurs bénéficié d’un remake de Mike Figgis en 94 avec Albert Finney, Greta Scacchi et Matthew Modine pour les 3 rôles titres et le film a concouru pour la Palme d’or la même année (mais n’a rien remporté à Cannes cette année-là).

Petit bémol quant à la présente édition : on aurait bien aimé en savoir davantage sur son auteur via d’autres bonus sur sa filmographie, son travail et son influence – ou pas – dans le cinéma britannique. Peut-être que d’autres restaurations de films d’Anthony Asquith (Wikipédia signale 42 films, courts-métrages compris) complèteront ce manque dans les prochaines années…

« The Browning Version » L’Ombre d’un homme, de Anthony Asquith, avec Michael Redgrave, Jean Kent, Nigel Patrick, Wilfrid Hyde-White, 1951, 90 min, en VOD ou DVD), SHOOTING STARS, de Anthony Asquith, avec Annette Benson, Brian Aherne, Donald Calthrop, 1928, 90 mn. Bonus ; à acheter ici.

visuels : photos et affiche officiels (c) Doriane Films

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Katia Bayer

One thought on “Sortie dvd : « The Browning Version » de Anthony Asquith”

Commentaire(s)

  • Michéle

    Merci Katia, très intéressant !

    novembre 3, 2019 at 15 h 23 min

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