Théâtre
L’appel à la rébellion de Marta Górnicka

L’appel à la rébellion de Marta Górnicka

02 novembre 2019 | PAR Nicolas Chaplain

C’est dans le cadre du festival « Herbstsalon » organisé par le Maxim Gorki Theater que Marta Górnicka présentait à Berlin Jedem das Seine. La pièce créée aux Kammerspiele de Munich examine les représentations et la parole des femmes, évoque les mouvements féministes, la violence et le sexisme de nos sociétés capitalistes. La proposition originale de l’artiste polonaise attaque, alarme, exhorte, revendique, galvanise et fascine.

« Jedem das Seine » est la traduction allemande de « Suum cuique » et signifie « à chacun le sien, son dû ou son goût ». L’expression était employée au Royaume de Prusse comme symbole de libéralisme et de tolérance religieuse. Elle est toujours utilisée par la police militaire allemande (Feldjäger). C’est aussi la maxime placée par les nazis au-dessus de la grille d’entrée principale du camp de concentration de Buchenwald, près de Weimar. Enfin, ce sont les mots du premier mouvement d’une cantate de Bach que les interprètes chanteront à la fin de la représentation.

La parole collective est au centre de l’art de Marta Górnicka. Son théâtre met en scène un chœur, ici presque exclusivement féminin, composé d’acteurs professionnels et d’amateurs, habitants de Munich. Ce chœur met en évidence la diversité des corps, âges, voix, origines, expériences de chacun.e des membres, acteurs créateurs d’une action commune, puissante, résistante.  En robes colorées ou en bodies, elles et ils scandent, crient, profèrent, chuchotent, gémissent, rient, aboient en rythme des phrases, des onomatopées, des mots (Fleisch/chair, Mensch/individu, Fremde/étranger…), des slogans (Love is love is love). Elles et ils chantent Can’t help falling in love, marchent, dansent, défilent en souriant outrancièrement, prennent des poses de pin-up. Elles et ils parlent de sexe crûment : « Tu veux baiser ? Viens et prends-moi par derrière. Bienvenue ! Plonge dans mon monde mou, humide, chaud », « Petits poils épilés épais, ouverts, frais, 24h/24, non-stop, jour et nuit ». Elles et ils manient le cynisme, balancent des vérités (Dachau est « l’un des bordels les plus productifs en Europe » ou encore « La richesse du peuple vient du travail des vagins et pas de celui des mains »), fustigent le système capitaliste qui favorise structurellement les inégalités de sexes, de classes, de races…

Marta Górnicka, debout au milieu du parterre, dirige le chœur, impulsant les nuances, les ruptures rythmiques, la colère nécessaire contre la culture dominante masculine, les agressions sexuelles, la déshumanisation du corps féminin, sa transformation en produit sexuel mais aussi contre le fascisme et le populisme. Le texte de la pièce est un collage de textes de la dramaturge suisse Katja Brunner, des fragments de discours politiques, publicitaires, des punchlines, des citations, des allusions à des manifestes féministes : « Manifeste de la femme futuriste » de Valentine de Saint-Point (1912), SCUM Manifesto porté par Valerie Solanas (1967), Me Too (2017). Plus tard intervient Donald (Trump). C’est l’actrice géniale Anne Ratte-Polle qui incarne seins nus et avec une perruque blonde ridicule le président des Etats-Unis. « Je suis le peuple. Je suis Dieu. », dit-elle, d’une voix rauque.

Le tempo est haletant, le propos radical et stimulant. Jedem das Seine est un objet décapant, indispensable et non sans humour.

Photo : David Baltzer

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Nicolas Chaplain

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