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Harry Roselmack dévoile les « Fractures » de la société française [Interview]

Harry Roselmack dévoile les « Fractures » de la société française [Interview]

23 juillet 2019 | PAR Kevin Sonsa-Kini

Présentateur de Sept à Huit sur TF1, premier journaliste noir à avoir présenté le JT sur cette même chaîne, c’était en juillet 2006,  Harry Roselmack arbore aujourd’hui une nouvelle casquette, celle de réalisateur. Son long-métrage s’intitule « Fractures ». Ce film traite de la radicalisation, un thème cher à ce journaliste qui s’est inspiré de ses immersions effectuées pour la réalisation du film. Il se confie à Toute la culture sur sa première expérience de réalisateur entre joies et galères. Interview réalisée au Studio Lenoir du 10e arrondissement de Paris. 

Propos recueillis par Kevin Sonsa-Kini. 

Vous êtes un journaliste à l’origine, pourquoi vous avez voulu vous lancer dans la réalisation ? 

Harry Roselmack: Parce que pour moi, l’expression n’a pas de limites. J’ai mis du temps à assumer cette expression plus artistique, plus intime et plus personnelle. Mais j’avais déjà publié un roman en 2007 (H.J). Et donc pour moi, écrire ne signifie pas forcément décrire la réalité de façon très stricte et exigeante que le veut le métier de journaliste. Le sujet que je voulais aborder était très compliqué en documentaire. Je voulais montrer les interactions entre les gens qui dans la vraie vie, ne communiquent pas les uns avec les autres. Faire cela via un documentaire n’était pas possible. 

-Vous n’êtes pas rompu à l’exercice de la réalisation, quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ? 

Les difficultés ont été essentiellement de l’ordre de l’accompagnement de ce projet. Je n’ai aucune légitimité académique à faire un film. Je n’ai pas fait d’école de cinéma, je n’ai pas fait de formation liée au cinéma. Les seules choses que j’avais, c’étaient à la fois une matière que j’avais acquise durant plusieurs années de documentaire journalistique à la télévision. J’avais une vision de la façon dont il fallait raconter cette histoire. Et cette vision était précise pour que j’écrive un scénario avec des partis pris de réalisation. La façon de montrer mes personnages, de les aborder…Tout ça je l’avais dans la tête. Et la troisième chose qui me semblait pertinente c’était la capacité à partager cette vision avec mes équipes qui pour le coup, sont des gens du milieu du cinéma. Ils étaient au service de cette vision. Ils étaient aussi des alliés, des gens qui m’ont accompagné. Les difficultés étaient perçues pas les autres mais pas par moi. Et moi hormis la difficulté à financer le projet, à trouver des accompagnements et à trouver des fonds, ça n’a pas été un exercice difficile au contraire, ça a été un exercice très stimulant. Je ne dirais pas qu’il a été facile, je dirais qu’il a été naturel. Je me suis senti à ma place quand j’étais sur le plateau, quand je préparais mes scènes le matin et que je dirigeais mes comédiens. Le projet n’a pas été une souffrance. Ce qui est plus dur, c’est de le faire connaître, de le partager. 

-Comment ce projet a été perçu par certains de vos confrères et consœurs journalistes que vous côtoyiez ? 

Je n’ai pas eu énormément de retour en la matière. Je trouve que c’est assez naturel quand tu te coltines la réalité chaque jour et que tu as envie de t’en inspirer pour écrire une histoire. Les journalistes sont des gens qui aiment écrire, observer, réfléchir sur la société. Je pense que chez beaucoup de mes confrères il y a un fantasme de passer à la fiction, à l’écriture et à la réalisation d’un film. Il y avait plutôt de l’admiration de la part de ceux que je connais et à qui je parlais du projet. Après c’est vrai que je n’ai pas eu beaucoup de leurs retours sur le film. Je n’ai pas voulu me confronter à la critique cinéma parce que je savais que par définition ça pouvait être compliqué. Les critiques de cinéma sont très exigeants et ont des références qui sont très exigeantes aussi, ce qui est normal parce qu’ils voient beaucoup de films et qu’ils ont déjà une vision du cinéma qui n’est pas compatible avec la façon dont j’ai abordé ce film. J’ai du mal à citer des références parce qu’en réalité, c’est l’histoire qui m’a dicté la façon de le réaliser et je casse les codes. Je filme en vision subjective, la moitié de mes plans. J’ai une partie de huit clos de 30 minutes qui est très bavarde dans laquelle ce sont les mots qui frappent, qui cognent et qui bousculent mais pas tellement les actions. J’ai peu d’unité de lieu parce qu’on n’a pas les moyens et ce n’est pas le principe du film. 

-Le film traite de la radicalisation, pourquoi ce thème ? 

La radicalisation est un fait de société majeur de la société française de ces dernières années ou dernières décennies. C’est la radicalisation tous azimuts, la polarisation de la société dans des directions différentes qui tiennent presque à chacun, à son parcours pose la question du vivre ensemble. Comment on arrive à trouver une harmonie avec des gens qui ont une vision du monde de plus en plus différente les uns des autres, qui ne communiquent pas entre eux, qui ne cherchent pas le moyen de créer des liens, des objectifs communs et des valeurs communes ? Personne ne fait ça. Et donc, quel est l’avenir de la société française tout simplement ? Ce n’est rien de moins que ça, cette réflexion là et la question que pose ce film c’est justement ça, où on va ? Que va-t-on devenir ? Parce que la direction que l’on est très très mauvaise. Il faut que ceux qui partent dans des directions très lointaines de l’histoire de la philosophie française s’en rendent compte. Mais il faut que ceux qui sont plus proches de cette historique-là ou de ce ciment-là se rendent compte qu’il y a un truc qui ne va pas et tout le monde doit chercher le moyen de raccrocher ces wagons-là qui sortent de la voie ferrée et qui s’éparpillent dans la nature. 

-Et c’est de là que vient la création des deux personnages, Fariha et Youssouf dans Fractures, comment les acteurs ont été choisis pour incarner ces personnages ? 

Ce qui est marrant c’est que Fariha et Youssouf ce sont les acteurs Alexandra Naoum et Benoît Rabillé qui les incarnent et qui sont vraiment parfaits de mon point de vue en tout cas. Ce n’était pas les acteurs de départ lors du premier casting. J’ai changé trois de mes quatre personnages principaux. Et là je suis tombé sur deux perles, Alexandra Naoum qui est quelqu’un de formidable, de très investie, d’intense et qui fait peu de concession. Il me fallait ça pour interpréter Fariha. Et Benoît (Youssouf) est un acteur et un être humain formidable. C’est quelqu’un de très pur mais dans tous les sens du terme. Il est pur dans sa façon d’être avec les gens mais aussi dans son jeu. Il rentre dans une partition très difficile. J’ai trouvé ces deux acteurs dans un second casting et c’est une dame qui s’appelle Véronique Rouveyrollis qui m’a permis de les rencontrer. C’était notre directrice de projet et un peu la maman du projet. C’était la personne qui connaissait les gens dans le milieu et qui me les a présenté. 

-Les acteurs ont-ils été tout de suite intéressés par le scénario du film ? 

Oui ! C’est d’ailleurs le scénario qui a fait que ces gens sont venus et ce sont impliqués, ce n’est pas moi. Encore une fois je n’ai pas la légitimité à faire un film. C’est vraiment parce que le texte leur a plu. 

-Le tournage s’est fait en combien de temps ? 

Le film a été tourné un jour sur la Côte d’Azur et en vingt jours à Sofia en Bulgarie dans des studios. 

-Que retenez-vous de cette première expérience de réalisateur ? 

Pleins de bonnes choses ! C’est une aventure personnelle très forte où j’ai appris sur moi-même, sur ma capacité à emmener un projet jusqu’au bout. Je ne savais pas que j’en étais capable. C’était une magnifique aventure humaine qui m’a permis de rencontrer des gens super qui restent dans ma vie. Rien que pour ça c’est génial. 

Fractures a d’ailleurs reçu la mention spéciale du jury au Chelsea Film Festival 2017, c’est une fierté ? 

Le Chelsea Film Festival a eu lieu à New-York. C’était notre premier festival en plus. C’était génial parce que c’était à New-York et que pour le coup je n’avais pas la casquette de journaliste car les gens ne me connaissaient pas. J’ai été reçu comme un jeune réalisateur et ce prix me fait très plaisir. 

-Ce qui est plutôt encourageant pour une première expérience de réalisateur…

Toute cette aventure est encourageante et je veux remercier aussi les médias qui font de l’écho parce que la partie la plus difficile pour nous comme on est indépendant et qu’on n’a pas de mass média, c’est effectivement de toucher les gens et de leur dire que ce film existe, qu’il dit des choses qui méritent d’être entendues, d’être vues et de le partager le plus possible. 

« Dans la critique, il faut être constructif et reconnaître au moins le travail, l’investissement, la prise de risque et la volonté de partager des choses fortes. » 

-Est-ce regrettable que ce film ne soit diffusé ni au cinéma ni sur Netflix ? 

C’est plus un regret qu’il ne soit pas diffusé sur Netflix qu’au cinéma. Au départ, je voulais faire un film pour le digital. Je pense que mon film Fractures n’est pas compétitif pour être un film de cinéma à la fois par ses moyens, par le sujet, par la thématique à la fois et par mon expérience aussi qui fait que c’est un premier film. Je ne l’ai pas fait pour qu’il soit en salles et je crois que je n’aurais pas assumé le feu roulant de la critique qui m’aurait sans doute démoli. Quand vous faites un film, vous savez qu’il plaira ou qu’il ne plaira pas. Il faut s’attendre à ce que les gens vous disent: J’aime pas ton film. J’ai même des potes qui m’ont dit qu’ils ont détesté ce film, qu’ils n’ont pas vu l’intérêt, qu’ils ne sont pas rentrés dedans. Et ça il faut l’entendre !  Je pense qu’on peut tout critiquer après il faut rester dans une forme de mesure par rapport à la critique. Il faut être constructif et reconnaître au moins le travail, l’investissement, la prise de risque et la volonté de partager des choses fortes et de le faire de façon cohérente. A partir du moment où il y a tout ça, j’accepte la critique.  Je n’ai pas voulu aller en salles car ce n’est pas un film pour la salle. En revanche, Netflix, Amazon ou la Warner qui est en train de monter sa plateforme, ces plateformes-là restent pour moi des objectifs. Pour l’instant, Fractures, je l’exploite en V.O.D. Il est disponible sur myTF1, M6, iTunes, en DVD avec le CD de l’album qui est génial et dont on est très fier aussi. L’étape suivante c’est de diffuser peut-être le film à la télévision. 

-Vous aviez présenté « Harry Roselmack en immersion » de 2009 à 2015. Ce film aurait-il vu le jour sans ces immersions que vous aviez effectués ?

Non ! Parce que ces immersions m’ont fourni la matière pour l’écriture du scénario. Et clairement sans ces immersions, il n’y aurait pas eu Fractures. Il y aurait peut-être eu un autre film mais pas celui-ci. 

Côté télé, vous continuez « Sept à huit » sur TF1 ?

Oui. On va attaquer une nouvelle saison avec beaucoup d’envies. On ne se lasse jamais de raconter les histoires d’actualité comme on le fait aujourd’hui parce qu’on voit qu’il y a de l’écho. Les gens sont très attachés à ce qu’on fait, ils me le disent tous les jours. Je suis reconnaissant à la rédaction de faire un tel travail. Chaque semaine, je prends beaucoup de plaisir à regarder les sujets. 

-D’autres projets pour TF1 à venir ? 

Non il n’y a rien de prévu dans l’immédiat. Il y a une discussion très constructive avec Thierry Thuiller, mon patron et le directeur de l’information de TF1. Mais en tout cas pour cette saison, il n’y a pas de projet si ce n’est des soirées spéciales qu’on avait commencé à faire la saison dernière et qui seront des thématiques que je vais présenter en prime à 20h50. Il y aura une fiction sur la même thématique et un documentaire diffusé sur TF1 sur la même problématique. Il y en a déjà qui est prévu pour septembre/octobre et il y en aura sans doute un ou deux autres dans le courant de la saison prochaine.  

Fractures, film de Harry Roselmack avec Alexandra Naoum (Fariha), Benoît Rabillé (Youssouf), Tony Harrison (Black Luda), Romain Rouveyrollis (Léonardo) et Alix Bénézech (Jenny). 85 min. 2018

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