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Cinemed 2020 : ouverture euphorique, avec le romanesque et troublant « L’Homme qui a vendu sa peau »

Cinemed 2020 : ouverture euphorique, avec le romanesque et troublant « L’Homme qui a vendu sa peau »

17 octobre 2020 | PAR Geoffrey Nabavian

Du 16 au 24 octobre, la 42e édition du Festival du Cinéma Méditerranéen se tient à Montpellier, et donne à voir à tous, en ces temps de couvre-feu, sa Compétition Internationale Fiction et Documentaire, ou ses Avant-premières, en passant par la rétrospective intégrale consacrée à Federico Fellini ou l’hommage offert à Emmanuelle Béart. Avec, en ouverture, le nouveau film de la géniale Kaouther Ben Hania.

En ce vendredi 16 octobre, alors que tous doivent laisser les rues vides à Montpellier à partir de minuit, la projection d’ouverture du Cinemed, Festival du Cinéma Méditerranéen, est complète et le public euphorique : ses équipes s’étant démenées pour modifier la grille horaire des séances, l’édition 2020 du rendez-vous cinématographique peut se tenir, jusqu’au 24 octobre. Son directeur, Christophe Leparc (interview à lire ici), ouvre la séance avec la programmatrice Géraldine Laporte : ils insistent sur l’importance de maintenir cet événement culturel, destiné également à faire rencontrer à des artistes leur public, de manière à ce que leurs films puissent vivre. Remercié par l’équipe du Festival, le maire de Montpellier, Michaël Delafosse, prend la parole lui aussi en ce début de Cinemed : il s’agit d’une 42e édition qui se déroule dans un contexte exceptionnel, où la culture, même confinée dans certaines plages horaires, doit être plus que jamais importante. « Allez au cinéma. Achetez des livres« , affirme-t-il, rappelant au passage l’acte de barbarie ayant frappé un professeur dans les Yvelines, ce même jour.

Suite à un mot du Président du Festival, Leoluca Orlando, un montage d’une dizaine de minutes donne un aperçu de la programmation de cette année. A son terme, Claudia Cardinale, qui trône sur l’affiche de cette édition 2020, apparaît sur l’écran de projection et déclare ouvert ce 42e Cinemed. Toute l’oeuvre du maître Federico Fellini va en effet être projetée cette année, à l’occasion du centenaire de sa naissance. Avec, pour parler des films de l’homme, des invités tels que Daniel Pennac ou Marco Caramelli (respectivement auteurs de La Loi du rêveur et d’Un si beau désordre, deux livres habités par le(s) fantôme(s) de Fellini), qui seront réunis pour une conversation animée par Bruno Cras le 18 octobre. Et entre autres événements, plusieurs expositions – dont Huit et demi de F. Fellini dans les photos inédites de Paul Ronald – ou la lecture du Voyage de G. Mastorna, scénario inédit signé par le réalisateur, par les élèves de l’ENSAD le 17 octobre.

Aperçu de la programmation

Côté Invités, c’est Emmanuelle Béart qui sera cette année à l’honneur, avec notamment la projection en avant-première le 23 octobre de L’Étreinte, film de Ludovic Bergery (qui sortira en salles le 3 février 2021, distribué par Pyramide), ou sa Master Class, le 24 octobre, animée par le réalisateur et ancien critique de cinéma Thierry Klifa. Et ce 42e Cinemed propose, comme chaque année, sa Compétition aux séances ouvertes à tous, à l’issue de laquelle est décernée l’Antigone d’or (par un jury présidé cette année par Grand Corps Malade). Avec, parmi les œuvres sélectionnées, Sous le ciel d’Alice, de Chloé Mazlo – qui fait aussi partie de la sélection Semaine de la critique de Cannes 2020 – Here we are, de l’israélien Nir Bergman et Teddy, des français Ludovic et Zoran Boukherma – films lauréats du Label Festival de Cannes 2020 – ou encore Si le vent tombe, de Nora Martirosyan (lui aussi distingué par Cannes, à la fois par l’ACID et par la Sélection Officielle).

A l’affiche également du Festival 2020, les Compétitions Courts-Métrages, et Documentaires, les Avant-Premières – parmi lesquelles Une vie secrète, en salles le 28 octobre, Le Discours, qui sortira le 16 décembre, ou Il mio corpo, de Michele Pennetta, sélectionné dans la programmation ACID Cannes 2020 (notre critique ici) – la sélection Cinemed des enfants (avec mise en avant du travail de TAT Productions), et la projection de Numéro 387 disparu en Méditerranée, de Madeleine Leroyer (dans le cadre d’une séance SOS Méditerranée). Ainsi que des Cartes blanches offertes aux Festivals Itinérances à Alès et Cinélatino à Toulouse, annulés à cause des mesures de mars 2020, une sélection Regards d’Occitanie rassemblant documentaires et courts-métrages, et des journées de Rencontres, parmi lesquelles une consacrée aux Festivals de la région Occitanie.

L’Homme qui a vendu sa peau, troublante odyssée splendidement réalisée

Lors de l’ouverture du 42e Cinemed, ses organisateurs ont insisté sur l’importance de l’accès à la culture, à garantir aux temps du coronavirus. L’Homme qui a vendu sa peau, présenté en Ouverture du Festival, en présence de sa réalisatrice, l’éblouissante Kaouther Ben Hania – accompagnée pendant un moment par le Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient et ses sélections, puis applaudie à Cannes 2017 pour La Belle et la Meute, film splendide – traite, entre autres thèmes, de l’aspect culturel des musées, et de la façon dont cette dimension est prise en charge en Europe, lors de quelques scènes très marquantes. Il aborde cette question de manière grinçante, corrosive : son personnage principal, Sam Ali, syrien recherché par le régime de Bachar el-Assad pour avoir crié une bêtise dans un bus, et en fuite au Liban dans le dénuement, rencontre un artiste contemporain qui le convainc de se « vendre » à lui pour qu’il le transforme en oeuvre d’art. Sam acceptant, Jeffrey le plasticien le tatoue dans le dos – en lui traçant dans la peau un motif éminemment politique – et lui demande de « faire partie des expositions » qu’il organise dans divers grands lieux de Belgique, en s’asseyant et en laissant les visiteurs le regarder. Dans ladite scène corrosive, une professeure explique à ses élèves en visite au musée le sens du tatouage présent dans le dos de Sam. Une petite fille demande alors : « Est-ce que toutes les personnes qui viennent de loin ont le même motif tatoué ?« 

L’Homme qui a vendu sa peau est un film très ambitieux, qui suit pas à pas les « actes performatifs » opérés par Jeffrey, l’artiste reconnu (magnifiquement interprété par Koen De Bouw, charismatique en diable et mystérieux) : il « engage » Sam le réfugié pour qu’il soit son oeuvre, et pousse toujours plus loin cette logique, sans peur, et avec un cynisme rigolard au poing. Il paraît vouloir se servir de ce « cas de réfugié politique » pour produire de l' »art politique ». Et peut-être aussi pour se moquer de ceux qui en font. Mais peut-être aussi, tout simplement, pour produire quelque chose de plus grand, de plus élevé, pour offrir à Sam quelque chose d’autre, au final. Personnage complexe, Jeffrey n’est pas une caricature vaine d’artiste contemporain : il se tient en permanence un petit peu au-dessus du système dans lequel il évolue. Il amène des questions, dans la tête du spectateur.

Grinçant, empli d’humour noir, ambitieux, L’Homme qui a vendu sa peau parvient parfaitement, au fil de son scénario brillant, à rendre ses personnages à la fois passionnants et insaisissables, terriblement humains. Au premier rang de ces derniers, Sam accepte ce qu’on lui demande, en traversant tout un tas d’humeur. Et en restant aussi, dans certaines scènes, impénétrable, étranger au fonctionnement de ce monde dans lequel il se trouve plongé, qui le regarde avec des yeux éblouis en s’écriant « C’est génial !« . « Né du mauvais côté », sur tous les plans, comme il le dit, il a très peu d’attaches avec ce monde dans lequel il vit. Il n’a que l’amour d’Abeer (magnifique Dea Liane, à fleur de peau), celle qu’il aime et avec laquelle il ne peut vivre. Celle pour laquelle il a accepté d’être « exposé » dans les musées de Belgique, car elle est partie pour l’Europe, fuyant son milieu et la guerre civile par l’intermédiaire d’un mariage. Elle est tout ce qu’il a, mais il ne peut l’avoir.

La performance de l’interprète de Sam, Yahya Mahayni – récompensé par un Prix d’interprétation au sein de la section Orizzonti, au cours de la dernière Mostra de Venise, où le film était présenté – est ici à saluer grandement : à la fois très sensible et très physique dans son jeu, il fait sentir l’état d’épuisement de celui qu’il incarne, en lui laissant aussi traverser des phases rigolardes. Il reste aussi tout du long habité par une énergie brute, qui ne le fait jamais tomber dans des émotions surlignées. Une force de vie mystérieuse, indescriptible. On s’émeut aussi, on le voyant traverser une foule d’états différents, comme lors de cette longue séquence où il finit par se rendre compte, sur Skype, de l’état de sa mère (magnifique Darina Al Joundi). Ou lors de ses échanges cocasses et parfois inquiétants avec celle qui gère les expositions de Jeffrey, jouée par une Monica Bellucci sobre et habitée.

On ajoutera aussi que le film ne donne pas toutes les clés de son récit tout de suite, qu’il prend son temps. Il fait longuement exister ses séquences, et change de thème de départ sur les scènes qui les suivent immédiatement. De sorte que la narration avance sans que les péripéties soient téléphonées à l’avance.

Et le film bénéficie du talent éclatant de réalisatrice de Kaouther Ben Hania, qui éclate tant dans les agencements des différents ingrédients cinématographiques vus à l’image (photo complétée harmonieusement par le montage dans bien des scènes, par exemple) que dans les tentatives formelles qu’elle opère : la scène où Sam surgit d’un camion empli de sacs en plastique reste ainsi un instant fugace mais effarant, et le jeu entre lui devenu un homme exposé, ses écouteurs et la musique que le spectateur entend, un superbe mystère. La cinéaste parvient à suggérer que certaines de ses images mentent peut-être. Et réussit aussi à signer des séquences de souvenirs où le montage amène une très belle finesse, rythmées par une musique discrètement mélancolique. Son film s’affirme comme un tourbillon de sensations, salué par bien des applaudissements conquis lors de l’Ouverture du 42e Cinemed.

L’Homme qui a vendu sa peau sortira dans les salles françaises le 16 décembre, distribué par Bac Films.

Le 42e Cinemed se poursuit jusqu’au 24 octobre.

Visuel 1 : © Geoffrey Nabavian

Visuel 2 : © Bac Films

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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