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Cannes 2019, Semaine de la critique : « Les héros ne meurent jamais », road-movie passionnant à travers la Bosnie

Cannes 2019, Semaine de la critique : « Les héros ne meurent jamais », road-movie passionnant à travers la Bosnie

17 mai 2019 | PAR Julia Wahl

Neuf ans après Nino’s Place, documentaire sur l’après-génocide bosniaque, la réalisatrice Aude Léa Rapin revient sur les blessures de cette guerre difficile à oublier, dans un road-movie sélectionné à la Semaine de la critique.

Une étrange histoire de métempsycose

Face à la caméra, clope à la main, Joachim raconte : alors qu’il emprunte la rue d’Aligre, à Paris, un homme lui hurle : « Zoran, assassin, on t’a tué le 21 août 1983 ! » A priori, rien d’autre que les propos d’un fou ou d’un homme un peu trop éméché. Oui, mais le 21 août 1983, c’est justement la date de naissance de Joachim : comment ne pas être troublé par la coïncidence ?

Il est si troublé qu’il est persuadé d’être la réincarnation de ce mystérieux Zoran, mort le jour de sa naissance. Il se voit en soldat serbe, les armes à la main… Et entraîne finalement dans sa chasse aux fantômes une amie réalisatrice, Alice, accompagnée d’un caméraman et d’une preneuse de son. Cette histoire, ils vont en faire un film.

Le brouillage des genres

Oui, mais lequel ? C’est sur un double refus que se construit ce film : celui du film de genre et celui du documentaire. Pourtant, il y en aurait eu, des genres à exploiter, entre policier à la recherche d’un assassin aujourd’hui disparu, fantastique avec cette histoire de fantômes et de réincarnation, road-movie dans des Balkans aux murs encore criblés de balles… C’est à un jeu sur l’entre-deux que se livre ici la jeune réalisatrice Aude Léa Rapin, elle-même familière des campagnes détruites et des charniers bosniaques.

Ce brouillage repose entre autres sur ce curieux duo que forment Alice et Joachim, chacun s’acharnant à vouloir construire un film différent. Alors que le jeune homme voit en la caméra un témoin de ses recherches, Alice, excédée par la naïveté de son ami, ne cesse de tirer ce même film vers un reportage sur les blessures toujours ouvertes de la guerre. Avant de se laisser à son tour séduire par la tentation de la fiction.

Entre fiction et réalité

Précisément, cette porosité entre fiction et réalité, c’est ce dont Aude Léa Rapin entreprend de rendre compte dans Les Héros ne meurent jamais, avec un personnage, celui d’Alice, qui lui ressemble étrangement — elles ont toutes deux vécu en Serbie — et ce jeu avec la caméra qui filme conjointement les deux films : le sien et celui de son personnage.

Elle a pour ce faire recours à un vieux compagnon, Jonathan Couzinié, qui incarne merveilleusement ce Joachim un peu perdu, et à l’actrice Adèle Haenel, toujours aussi dynamique, qui ne manque pas de marquer sa lassitude face aux regards un peu trop épris de mystère de ses coéquipiers. Le film parvient à relever son défi : sans jamais tomber dans le discours didactique, il utilise le prétexte de l’enquête pour nous montrer les Balkans contemporains, avec une image d’une âpreté qui n’exclut pas le comique des dialogues et des situations. Le seul bémol concerne peut-être le casting : si Adèle Haenel excelle dans ce personnage de femme dynamique et têtue, une actrice moins attendue dans ce type de rôle aurait sans doute apporté de la fraîcheur au genre. 

Visuel : ©Semaine de la critique

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Julia Wahl
Après dix ans d'enseignement des lettres en lycée, je travaille actuellement à la compagnie de danse verticale Retouramont comme chargée de diffusion et de production. Auparavant, j'ai œuvré six mois à l'Action culturelle du Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette. Ces expériences m'ont permis et me permettent encore de développer mes compétences en gestion de projet, en relations publiques et production, de même que ma connaissance des réseaux du spectacle vivant. A côté des ces activités professionnelles, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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