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Renouveaux de la représentation du Handicap au cinéma : la suggestion de l’empathie

Renouveaux de la représentation du Handicap au cinéma : la suggestion de l’empathie

13 avril 2013 | PAR Yaël Hirsch

 

 

 

Dans son « Camille Claudel 1915« , Bruno Dumont se concentre sur les dernières années de la sculptrice et il a tenu à tourner le film non pas avec des acteurs mais avec des « vrais handicapés mentaux ». Certains ont pu éprouver un malaise à voir ce film, considérant que Dumont utilise les handicapés comme décor visuel et sonore oppressant, une sorte de stigmate venu tout droit du Moyen-âge pour faire écho au discours inspiré du frère, Paul Claudel. Mais le réalisateur est, lui, persuadé que les célèbres plans fixes de sa caméra « humanisent » ces femmes internées… Humaniser ou aliéner, tel est l’enjeu. En U=un an et demie  de circulation « Intouchables » a fait 23 millions d’entrées dans le monde et les personnages  Driss et Philippe ont supplanté le sourire de damoiselle parigotte Amélie Poulain. Une des clés du succès ?  Dans le sans-façons qu’ils confient à Omar Sy,  comédie de d’Olivier Nakkache et Éric Toledano créent des ponts en proposant d’avoir et de prodiguer un autre regard sur le handicap.

Et « Intouchables » n’est que le tronc d’un arbre aux ramifications nombreuses. Dans l’année écoulée, en France on n’a pu voir pas moins de 5 films qui mettaient en scène le handicap et sa gestion. C’est beaucoup pour une question que le Cinéma préférait jusque là passer sous silence (pas plus de 3 ou 4 films par décennie sur le handicap jusqu’aux années 2000). Auparavant, le thème était volontiers encore évoqué sur le mode du monstre dérangeant (« Elephant Man » de David Lynch (1980) ou même « Edward aux mains d’argents » de Tim Burton, 1990), parfois du génie (Raymond Babbet dans « Rain Man » de Barry Levinson, 1988)  ou de l’héroïsme (« Le scaphandre et le papillon » de Julian Schnabel, 2007). C’est à dire toujours sur le mode de l’altérité radicale, même si celle-ci pouvait être très touchante pour tous  (Le Huitième jour, de Jaco Van Dormael, 1996).

Mais en  2011-2012, « Intouchables », « Camille Claudel », mais aussi « De rouille et d’os », « Hasta la Vista » et « The Sessions » proposent un nouveau regard sur le handicap. Chacun à sa manière suggère au spectateur non pas de s’intéresser, d’admirer, de craindre ou de plaindre mais d’entrer en empathie avec un personnage en situation de Handicap. Certes, certains documentaires comme « Elle s’appelle Sabine » de Sandrine Bonnaire qui suit sa sœur autiste (2008) ou le documentaire de la BBC « For one night only » (2007) ont préparé le terrain en suscitant des débats publics. Mais fiction et identification vont de pair et c’est résolument par le biais d' »Histoires » que chacun peut se mettre – pour un peu moins de deux heures- dans la peau d’une personne en situation de handicap.

Dans « De Rouille et d’os« , Marion Cotillard incarne une séduisante dresseuse d’orques qui perd ses jambes dans un accident. Magnifiée par la caméra de Jacques Audiard, le personnage qu’elle incarne cherche à vivre malgré le handicap une vie de femme – vie qui se trouve finalement plus accomplie après l’accident et la fin du règne de l’apparence. Si le film ne change pas radicalement de cap dans la filmographie de Audiard qui avait déjà suggéré une relation amoureuse malgré la surdité du personnage incarné par Emmanuelle Devos dans « Sur mes lèvres » (2001), dans « De Rouille et d’os », ce n’est pas la bataille contre le corps ou l’apprivoisement amoureux qui est le sujet même du film, mais, avec le handicap, le construction d’une intimité. Si, comme le supputait Michel Foucault, le sexe est le parangon de l’intime et qu’on en a fait le miroir le plus secret de l’individu, ce n’est pas un hasard si « De Rouille et d’os », mais aussi « Hasta la Vista » et « The Sessions » interrogent directement la question de la sexualité des personnes en situation de Handicap.

Adaptation de l’histoire du trentenaire, journaliste et poète, californien Mark O’Brien, gravement handicapé au point de vivre allongé dans un poumon d’acier, « The Sessions » montre l’importance de sa rencontre avec une assistante sexuelle (jouée par la belle Helen Hunt). Si le film n’a pas convaincu des millions de spectateurs français, sa sortie a suscité un grand débat : Nicolas De Morand a même fait de la question de l’assistance sexuelle aux handicapés l’édito de Libération, le 7 mars dernier. Et cet intérêt médiatique a encouragé le débat public et la mise sur agenda politique de cette auparavant taboue.

De sexe, il est aussi question avec humour et sensibilité dans la comédie flamande de « Hasta la Vista« . Il s’agit de l’histoire trois hommes vierges qui se lancent dans un road-trip avec une infirmière, pour trouver l’épanouissement sexuel dans un bordel spécialisé en Espagne. Les handicaps différents des trois hommes (l’un est aveugle, le second est entièrement paralysé et le troisième, le plus jeune, condamné par un cancer) et la manière dont cela les empêche de vivre « comme les autres » sont le point de départ et d’arrivée. Mais une fois entrés dans le film, pendant toute « l’aventure », le handicap est un facteur avec lequel il faut compter pour parvenir à un objectif  à la fois familier et complexe pour tout un chacun : connaître le plaisir physique. La tension vers un but qui touche vraiment tout le monde et la diversité des points de vue des trois personnages sur la question sont autant de portes qui s’ouvrent et permettent au spectateur de s’identifier. Lorsque nous avions rencontré le réalisateur, Geoffrey Enthoven, il avait souligné qu’il voulait éviter de  » commencer tout de suite par la question du handicap »  pour parler de son film. Pour lui,  « C’est un film qui parle des gens handicapés, mais c’est surtout un film qui parle de la question du possible. C’est un thème universel qui traverse tous mes films ». Rendre le handicap « universel » en suggérant au public de s’identifier avec des jeunes garçons dans la force de l’âge, du désir et en situation de handicap est la grande réussite de ce film qui a  ému puissamment les publics des festivals Montréal et de l’Alpe d’Huez…

Au cinéma, le handicap n’est donc plus ce stigmate inavouable, tellement terrifiant qu’on le cache ou le sublime. Restauré dans un quotidien auquel tout spectateur peut s’identifier, il semble revenir du long voyage aux marges de nos sociétés que le 7ème art lui avait réservé. Mais le Cinéma reste de l’illusion, une fois le générique terminé, l’on commente la tenue taille 36 et le pas alerte de Marion Cotillard sur le tapis rouge et les spectateurs rentrent chez eux prestement, sans se rendre compte de la hauteur des trottoirs ou de l’abrupt des escaliers du métro, sans rampe d’accès. Reste donc à savoir si comment changement de représentation interagit avec un souci politique affirmé de mieux prendre en compte le handicap et si cette transformation de perception aura des conséquences pratiques. Il s’agit de question précises comme la légalisation de l’assistance sexuelle, mais également des conditions du vivre-ensemble en donnant aux citoyens en situation de handicap la possibilité à celle d’être plus présents, pas seulement à l’écran, mais dans un espace public proteur d’une normalité augmentée.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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