Cinema

Geoffrey Enthoven : « Hasta la vista est un film qui parle de la question des possibles »

Geoffrey Enthoven : « Hasta la vista est un film qui parle de la question des possibles »

01 mars 2012 | PAR Yaël Hirsch

Prix du public au festival de l’Alpe d’Huez, Grand Prix des Amériques » à Montréal, Hasta la Vista est une comédie brillante et émouvante sur le voyage de trois amis vers un bordel où ils comptent perdre leur virginité. Or, les trois amis souffrent de divers handicaps physiques. Inspiré par un documentaire de la BBC, le réalisateur belge Geoffrey Enthoven a transformé le reportage en film d’aventure. Dans les salons cosy du Club 13, la salle de Claude Lelouch, rencontre avec un pessimiste qui se soigne avec art.

« Hasta la Vista » est votre cinquièe long-métrage et pourtant on ne connaît pas ou peu votre œuvre en France ? Pourquoi ?
C’est en effet ma première chance, grâce à Claude Lelouch, de me faire connaître en France. Claude a vu par hasard le film au Festival de Montreal. Son film passait, il l’avait vu de nombreuses fois, alors il est entré dans la salle d’à côté où il est tombé sur « Hasta la Vista ». Il a eu un coup de cœur.

Et si vous deviez parler de ce film hors du commun, comment le présenteriez-vous ?
Le pitch serait à peu près celui-là : « Trois jeunes hommes qui adorent le vin et les femmes sont toujours vierges. Ils en ont marre. Et ils font un voyage à travers la France pour perdre leur virginité dans un bordel en Espagne. Rien ne va les empêcher de mettre en œuvre leur projet pas même le fait que l’un soit aveugle, le deuxième en fauteuil roulant et le troisième complètement paralysé ». J’essaie d’éviter de commencer tout de suite par la question du handicap. Pour moi, le film doit parler à tout le monde. C’est un film qui parle des gens handicapés, mais c’est surtout un film qui parle de la question du possible. C’est un thème universel qui traverse tous mes films. Étant d’un naturel plutôt pessimiste, j’aime beaucoup me raccrocher à des personnages qui aiment la vie et de les entendre me dire qu’il n’est jamais trop tard, que tout est possible.

Pourquoi avoir choisi la forme de la comédie pour parler des possibles dans ce film ? N’était-t’il pas un peu dangereux pour évoquer une question doublement taboue, la possibilité des handicapés de connaître le plaisir sexuel ?
Il s’agit plutôt d’une tragi-comédie, un genre que j’aime beaucoup. C’est mon cinquième film et j’ai déjà fait trois tragicomédies. Je me sens à l’aise dans ce genre car il permet de toucher un public large, tout en abordant des sujets sérieux. Je pense qu’on peut dépasser les tabous à partir du moment où l’on rigole de nos propres problèmes. Et l’humour permet également de mieux voir les solutions à ces problèmes.

Votre humour ne se départit jamais d’un réalisme très fort. Comment avez-vous conservé ce réalisme dans la fiction ?
Le film s’inspire du documentaire de la BBC, « For one night only », qui porte sur un homme qui a posté un message sur Internet disant qu’il était handicapé et qu’il allait dans un bordel spécialisé et qui demandait qui souhaiterait l’accompagner. Il a eu de nombreuses réactions d’indignations. Et deux personnes qui ont réagi positivement, un aveugle, à peu près comme Joseph, et un jeune-homme dans un fauteuil roulant après avoir perdu l’usage de ses jambes à l’âge de 16 ans dans un accident. La prostitution étant illégale en Angleterre, ils se rendent en bus en Espagne et leurs parents les accompagnent. Je me suis beaucoup inspiré du documentaire pour le film. Par exemple, j’ai remarqué que les personnes handicapées, quand elles se retrouvaient ensemble, se moquaient volontiers de leurs handicaps. Ils font de nombreuses blagues. Et j’ai gardé cela. Mais bien sûr, je ne voulais pas refaire un documentaire. J’ai voulu faire un film d’aventure et d’amitié. Quand j’ai rencontré Asta Philpot, le témoin principal j’ai été complètement happé par sa joie de vivre et ça m’a inspiré. Il m’a semblé évident que le téléspectateur devait aimer être avec les personnages principaux dans l’aventure. Et en enlevant la présence des parents, en montrant comment ils veulent aller en Espagne avec leurs propres ressorts, on a encore ajouté du suspense. Dès lors on oublie assez vite leur handicap pour se concentrer sur l’aventure qu’on est triste de voir se finir. Le scénario s’est fait en deux temps : d’abord, le producteur, Mariano Vanhoof, a écrit un premier jet, grâce auquel il a obtenu des fonds, et c’est seulement après que nous avons engagé un scénariste pour écrire le projet final.

Avez-vous déjà montré le film à des spectateurs handicapés ? Quelle a été leur réaction ?
En Belgique, la réaction a été très positive. Au festival EOP (Extra & Ordinary people) on a gagné les deux grands prix. Asta Philpot est très heureux du film. En Belgique, on a aussi eu de nombreuses recommandations et prix sur des sites internet où des handicapés peuvent mettre des notes et s’exprimer.

Les trois héros du film ont des handicaps et aussi des caractères très différents. Qu’avez-vous cherché à montrer à travers ce panel de réactions des trois personnages principaux ?
Oui, le but était d’avoir trois amis aux handicaps différents. Il était également important pour moi de présenter trois niveaux sociaux différents, certains ont plus de moyens financiers que d’autres. Les trois héros de « Hasta la Vista » se sont rencontrés autour d’un club d’œnologie, ils sont très différents mais aiment tous les trois la vie, avec entre autres le vin et les femmes. Qu’importe leur situation sociale, ils iront jusqu’au bout de leurs passions.

Comment avez-vous rencontré la merveilleuse Isabelle de Hertogh, qui interprète le personnage de Claude, leur accompagnatrice ?
Normalement c’était écrit pour Yolande Moreau. Elle a accepté le rôle mais deux mois avant le tournage elle ne pouvait plus pour des raisons sérieuses. On n’a pas pu attendre qu’elle se libère. Et puis on a trouvé qui était vraiment un cadeau qui tombait du ciel. Elle a été formidable. Elle incarne deux choses : comme elle est wallonne, et fait semblant au début de ne pas parler flamand, elle montre la difficulté à se comprendre. Et par ailleurs, comme elle n’est pas du tout jolie au début, et elle a l’air dure, les jeunes n’ont au début pas du tout envie d’aller au bordel avec elle. Mais elle évolue dans l’histoire, avec le voyage et la confiance qui s’instaure, elle s’épanouit et devient belle.

R U Mine?, le nouveau clip des Arctic Monkeys
Les pissenlits, un inédit de Kawabata aux éditions Albin Michel
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *