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[Critique] « La Rançon de la Gloire » de Xavier Beauvois

[Critique] « La Rançon de la Gloire » de Xavier Beauvois

14 janvier 2015 | PAR Matthias Turcaud

Partant de l’enlèvement du cercueil de Chaplin par deux pauvres bougres, Xavier Beauvois et son co-scénariste Etienne Comar s’en détournent ensuite pour réaliser une ode à tout ce qui peut transcender le quotidien et la misère : l’art, le cinéma, le cirque et la clownerie.  

[rating=4]

Synopsis officiel : Vevey, une petite ville au bord du lac Léman, 1977.
Tout juste sorti de prison, Eddy est accueilli par son ami Osman. Ils ont tous deux convenu d’un marché. Osman héberge Eddy, en échange de quoi celui-ci s’occupe de sa fille de sept ans, Samira, le temps que sa femme Noor subisse des examens à l’hôpital. Mais en cette veille de Noël, le manque d’argent se fait cruellement sentir. Aussi, lorsque la télévision annonce la mort du richissime comédien Charlie Chaplin, Eddy a une idée : subtiliser le cercueil de l’acteur et demander une rançon à la famille !

On pouvait s’étonner avant de l’avoir vu que Xavier Beauvois, tout juste sorti de Des Hommes et des Dieux, soit à la tête de ce qui s’annonçait comme une pochade burlesque déjantée – sauf que cette Rançon de la Gloire n’en est en fait pas vraiment une. Finalement, Des Hommes et des Dieux, sur le massacre des moines de Tibhirine et La Rançon de la Gloire, sur l’enlèvement du cadavre de Charles Chaplin par deux bras cassés s’avèrent même beaucoup plus jumeaux qu’on aurait d’abord pu croire. Tous deux sont parcourus par cette espèce de souffle mystique mystérieux, cet appel de l’au-delà et ce refus catégorique du réalisme malgré un recours au fait divers dans les deux cas. Dans le premier, la présence surnaturelle c’était Dieu et ici c’est Chaplin, déjà mort et pourtant omniprésent – par les multiples reportages à la télévision, les incessantes discussions dont il fait l’objet ou par le biais de sa tombe traitée comme un interlocuteur à part entière via un contrechamp à un moment du film. On lui attribue même encore des actions, des intentions ; sa fille déclare : « Mon père a toujours mis en scène tous les moments de sa vie. Pourquoi ne ferait-il pas pareil avec sa mort ? » ; son domestique attitré – Peter Coyote – compte s’occuper de lui comme s’il était encore de ce monde. Provoquant les bras cassés, un policier demande à parler à M. Chaplin ; et eux s’apparentent pendant tout le film à des « charlots » – étant comme lui migrants, pauvres et sans-abris : c’est comme donc si l’artiste vivait effectivement encore à travers eux, et n’était pas vraiment décédé.

A travers cette présence diffuse d’un maître de l’humour auquel le film rend au passage un bel hommage – comme, cette semaine, The Cut de Fatih Akin, une autre histoire de migrant dans lequel est projeté une séquence de The Kid (1921) : Chaplin est décidément encore vraiment partout -, La Rançon de la Gloire acquiert un vrai souffle poétique, accentué par les envolées lyriques et musicales de Michel Legrand, et une épaisseur qui empêche une catégorisation générique aisée. Le film ne manque certes pas d’humour quant à ses deux losers – le monolithe Roschdy Zem et la boule d’énergie Poelvoorde, tous les deux formidables, surtout le second -, mais le pur comique n’est pas son objectif. A l’image des scènes qu’il étire à l’envi – les demandes de rançon par téléphone plus ou moins heureuses, la danse improvisée des deux compères ivres sur « Zou bisou bisou » de Gillian Hills ou encore la remise cérémonieuse du cercueil en terre -, La Rançon de la Gloire serait davantage une fantaisie lunaire, vaguement mélancolique. Il n’agglomère pas les gags en furie, il les distille bien plutôt en sourdine, assez discrètement. « C’est quoi ‘traffic’ ? » demande la petite Samira à son père, après que  sa mère à l’hôpital a employé le terme à propos des combines d’Eddy ; « C’est quand il y a des embouteillages », répond son père. La moquerie vis-à-vis des « bras cassés » se mêle d’une tendresse profonde et jamais démentie. Ce ne sont pas non plus des losers finis : l’un est un père aimant et un mari fidèle ; l’autre va trouver une rédemption grâce à l’amour d’une femme – Chiara Mastroianni – et, ironiquement une carrière de clown, méprisant en un sens le conseil du gardien de prison qui lui avait dit à sa sortie de prison dans la scène liminaire d’arrêter de le faire, le « clown ». Le sort réservé à ces deux malchanceux s’avère donc assez clément ; comme si, tel que le dit Beauvois en interview, Chaplin les avait remerciés de lui avoir permis de revenir sur le devant de la piste.

La Rançon de la Gloire de Xavier Beauvois, Mars Films, 1h54, date de sortie : le 7 janvier 2015. Scénario de Xavier Beauvois et Etienne Comar. Avec Benoit Poelvoorde, Roschdy Zem, Séli Gmach, Nadine Labaki, Peter Coyote, Chiara Mastroianni.

Crédits photos : photos officielles du film

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Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

One thought on “[Critique] « La Rançon de la Gloire » de Xavier Beauvois”

Commentaire(s)

  • TURCAUD Marie

    Bravo Monsieur Matthias, vous donnez envie d’aller voir le film

    janvier 16, 2015 at 20 h 28 min

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