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[La Quinzaine] « Les Mille et une nuits vol. 1 L’Inquiet » : Miguel Gomes nous frappe et nous éblouit

[La Quinzaine] « Les Mille et une nuits vol. 1 L’Inquiet » : Miguel Gomes nous frappe et nous éblouit

04 juin 2015 | PAR Olivia Leboyer

A Cannes, le troisième volume des Mille et une nuits nous avait enchantés et profondément touchés (voir notre critique). De retour à Paris, une seule envie : se plonger dans la trilogie, en reprenant les choses depuis le début ! Le volume 1, L’Inquiet sort le 24 juin sur les écrans : non, ce jour-là vous n’aurez rien de mieux à faire, il faut vous y précipiter.

[rating=5]

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Inquiet, Miguel Gomes l’est, et même intranquille, comme Pessoa. Frappé de plein fouet par la crise économique, le Portugal souffre. Comment créer encore, pour quoi et pour qui ? Ces questions, le cinéaste se les pose, face caméra, dans une mise en abyme comique. Devant toute son équipe, le voilà qui prend la fuite, pétri d’angoisse et de mauvaise conscience. Faire un film qui serait à la fois un documentaire social sur les travailleurs et une fable, enchantée par les couleurs et les métaphores, pari impossible nous dit-il (à sa manière, Godard avait tenté et réussi ce genre de projet). Celui qui tenterait l’entreprise serait un idiot.

Miguel Gomes, justement, aime bien faire l’idiot, au sens noble du terme. Faire l’enfant, l’étonné, celui que le monde peut encore, parfois, émerveiller. Alors, c’est parti pour une fresque démesurée, étourdissante, sur la crise et tout le reste. Mêlant la faillite des chantiers navals et la disparition des abeilles, Miguel Gomes tisse une toile féérique et sombre, aux nuances sans cesse surprenantes. Ainsi, une fable sur le sexe et le pouvoir met en scène les hommes du FMI ( !) dans l’épisode « Les hommes qui bandent ». Comme dans Le Roman Comique de Scarron, le sexe, même la paillardise, sont très présents. La mélancolie aussi : une belle érection, c’est très agréable, mais vers quoi la diriger exactement ? Des femmes, le pouvoir, l’argent, un paysage ? Bander dans le vide, c’est un curieux paradoxe, mais peut-être aussi plus répandu qu’on ne le croit.

Les récits de la belle Shéhérazade se succèdent, enchâssés les uns dans les autres : le plus marquant de ce volume 1 est sans doute l’histoire du procès du coq. Le bon sens villageois, réflexions sur le vivre-ensemble et la politique trouvent ici une expression saugrenue à souhait, très divertissante.

Le roi que nous sommes, le temps de ces 3 projections magiques, n’est pas sans divertissements. Ni sans avertissements : la fable et la réflexion, le rire et la tristesse, l’enthousiasme et l’abattement, Miguel Gomes nous fait sans cesse passer d’un état à l’autre. Très structuré, ce film-monde n’a rien d’intimidant ou d’intellectuel : simple et humain, tout bêtement !

Les Mille et une nuits. Vol. 1 L’Inquiet, de Miguel Gomes, Portugal, 2h05, avec Crista Alfaiate, Adriano Luz, Américo Silva, Rogério Samora, Carloto Cotta, Fernanda Loureiro. Sélection La Quinzaine.

visuels: affiche et photo officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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