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[Interview] Sophie Barthes pour son beau « Madame Bovary »

[Interview] Sophie Barthes pour son beau « Madame Bovary »

14 octobre 2015 | PAR Olivia Leboyer

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Nous aurions pu croiser Sophie Barthes au festival de Deauville, où Madame Bovary était en compétition, ou même à celui Biarritz où elle faisait partie du jury. Mais c’est à l’hôtel de l’Abbaye, délicieux cocon hors du temps, que nous avons eu le plaisir d’interviewer Sophie Barthes. (le film sort le 4 novembre, voir notre critique).

Votre Madame Bovary frappe par sa beauté, il y a un côté très pictural.

Sophie Barthes : Oui, la peinture compte beaucoup pour moi. Avant de commencer un film, je prépare un book avec des tableaux qui évoquent cette époque, ce climat. Là, j’ai avec moi le book de mon prochain film, une adaptation de The Custom and the Country d’Edith Wharton, avec de superbes paysages de New York sous la neige, qu’il est maintenant possible de recréer en images de synthèse. Un peu dans l’esprit du Temps de l’innocence de Scorsese. Pour Madame Bovary, j’avais notamment découvert un peintre merveilleux, Ramon Casas Carbo. J’aime ses portraits de femmes de dos, face à des murs crémeux, il y a chez lui une douceur, une lumière magnifique, en particulier de très beaux blanc sur blanc. Je me suis inspirée de ses tableaux pour les intérieurs de la maison de Charles et Emma.

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Oui, vous filmez la beauté, là où Claude Chabrol traquait plutôt la médiocrité, le mauvais goût, quelque chose d’assez laid. En fait, dans votre film, nous ressentons vraiment ce que ressent si vivement Emma, et qui n’est pas en rapport direct avec la réalité. Tout paraît petit et médiocre à Emma, car elle serait malheureuse n’importe où.

Sophie Barthes : La beauté importe pour moi, oui. Et ce qu’Emma perçoit est en effet plus vif que la réalité, sa vision est déformée. Emma est enfermée en elle-même. Elle aspire à tellement de choses, l’art, la mode, l’amour, tous ses désirs cherchent à combler un manque qu’elle n’arrive pas à définir. Elle a été formée dans ces couvents où l’on apprenait un peu de tout, pour devenir une bonne maîtresse de maison, mais pas au-delà. C’étaient vraiment des usines à mariage. Emma aimerait tout avoir, et être quelqu’un d’exceptionnel, mais elle est incapable de se trouver. Jung écrivait que la névrose était une panne de l’imagination. C’est ce dont souffre Emma. Son père, Rouault, dit d’ailleurs qu’il n’a pas su élever sa fille, qu’il sait élever un cochon, oui, mais qu’avec Emma il n’a jamais su comment s’y prendre. Elle est un peu comme un fardeau que les uns et les autres se passent, sans la comprendre.
Et Flaubert oscillait constamment entre le lyrisme et la dérision. Son style tient toujours sur ce fil.

Mia Wasikowska a quelque chose de très mystérieux et ambivalent, presque opaque, qui va très bien pour Emma.

Sophie Barthes : Mia Wasikowska est une actrice extraordinaire, je l’adore depuis ses débuts. Dans In Treatment, sur HBO, dans Stocker, Jane Eyre… Elle est très belle, gracieuse, avec des traits très purs et, brusquement, elle peut imprimer à son visage une grande dureté. C’est impressionnant. Elle fait partie de mes actrices préférées, avec Cate Blanchett ou Nicole Kidman. Mia est beaucoup plus jeune qu’Isabelle Huppert, qui avait trente ans dans le film de Chabrol. Isabelle Huppert est formidable en Emma, encore plus dure, plus avide, sans doute. Chez Mia, il y a une ambivalence que j’aime beaucoup entre la douceur et la cruauté, et dont elle joue parfaitement, elle qui dans la vie est plutôt timide et discrète. Mia, tout comme Emma, est très mystérieuse, on ne peut pas la cerner. Il y a quelque chose qui résiste, comme les personnes de la vie réelle, d’ailleurs, que l’on ne connaît jamais totalement, même après dix ans de mariage.

Vous avez pris des libertés avec le roman et centré l’intrigue sur certains personnages plus que sur d’autres : on voit beaucoup moins Homais, et beaucoup plus Monsieur Lheureux.

Sophie Barthes : Oui, j’ai fait des choix, j’ai recentré l’histoire en choisissant un angle. Et mon monteur danois a été impitoyable, sinon le film aurait fait trois heures ! Par exemple, dans mon film, Emma n’a pas eu d’enfant avec Charles. Dans le roman, la relation avec l’enfant est assez malsaine, hystérique, et cela aurait été trop long à développer. Monsieur Lheureux (incarné par Rhys Ifans) prend une place considérable, car il est une allégorie du capitalisme naissant. La spirale de l’endettement dans laquelle tombe Emma fait écho à la crise qui a éclaté en 2008. La compulsion d’achats, le goût des robes, des meubles, va de pair avec sa boulimie de romans et de concerts. Flaubert avait d’ailleurs un goût immodéré de la mode, des étoffes, et même des penchants fétichistes. Il caressait une pantoufle en satin de Louise Collet… Il se moquait de lui-même, tout en reconnaissant que ses goûts exprimaient aussi quelque chose d’essentiel pour lui. Mais il avait toujours ce regard terriblement critique sur lui-même !
Dans le spleen d’Emma, il y a quelque chose de très pascalien. Les divertissements, les distractions sont impuissants à combler un vide.

Pour la mort d’Emma, j’ai imaginé une scène très différente du roman, où Emma fait vraiment l’effet d’un animal traqué. Cela fait d’ailleurs écho à la scène de chasse à courre avec Rodolphe, qui remplace la scène de bal du roman. Déjà, cela coûtait beaucoup moins cher, et cela permettait de faire un parallèle entre Emma, avec sa robe orange, et le cerf acculé par les chasseurs.

La musique est très belle et singulière : distillée, assez inquiétante…

Sophie Barthes : Oui, c’est une musique très moderne, avec des strates, un son design et qui, quand Emma tombe dans la folie, devient presque dissonante. Parmi les bruits enregistrés, il y a même des sons de baleine, de fourmis, qui créent un phénomène de distorsion. Cette musique étrange essaie de retranscrire l’esprit d’Emma et son basculement.

visuels: affiche et photo officielles du film; Ramon Casas Carbo, La Mandra (The Laziness), 1898-1901.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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