Théâtre

L’Avare de Ludovic Lagarde : un Molière aussi drôle que violent. Jouissif.

L’Avare de Ludovic Lagarde : un Molière aussi drôle que violent. Jouissif.

14 octobre 2015 | PAR Audrey Chaix

Dans la maison de Harpagon, les enfants se révoltent : la belle Élise tombe amoureuse de Valère, l’intendant, alors qu’elle est promise à Anselme, un vieillard qui a la bonté de l’accepter sans dot. Le fils, Cléante, souhaite épouser une jeune fille sans bien, Mariane – sur laquelle Harpagon, veuf, a lui-même jeté son dévolu. Cette histoire, tout le monde l’a croisée au moins une fois dans sa vie, sur les bancs de l’école : car L’Avare est l’une des comédies les plus célèbres de Molière, et voir Ludovic Lagarde s’en emparer, c’est un pur moment de bonheur. 

Dans un entrepôt, à l’arrière d’une demeure que l’on devine bourgeoise avec ses hautes portes à double-battant, se trouve le cœur stratégique de la maison de Harpagon : son entrepôt, plein à craquer de caisses de marchandise qui forment un formidable terrain de jeu pour les comédiens. Armés de transpalettes, les gens de Harpagon déplacent les caisses, soulèvent les palettes et témoignent de l’activité qui règne en ces lieux. C’est ici que Lagarde a décidé d’ancrer l’action de la pièce, dans l’envers du décor, comme pour mieux dévoiler la noirceur de ce père de famille rendu tyrannique par sa pingrerie.

Car tous les problèmes de la famille viennent de l’amour de Harpagon pour son argent, qu’il ne partage pas, dont il se sépare avec beaucoup de mal, quitte à rendre malheureux tous ceux qui l’entourent. Poitrenaux incarne l’avare avec beaucoup de présence. Plus jeune que le rôle, il lui apporte un côté physique où la violence est toujours à fleur de peau, prête à exploser alors qu’il donne de grands coups de poing sur les caisses qui l’entourent, mutile la main de Maître Jacques, son cuisinier – cocher qui ose lui dire la vérité, ou pratique une fouille au corps plus que poussée sur La Flèche, le valet de son fils. Face à cette violence, le spectateur rit bien jaune …

Autour de Harpagon, on remarque plus particulièrement Louise Dupuis, qui incarne un Maître Jacques très attachant, entre gouaille et colère, plein d’humanité. Christèle Tual est une Frosine décapante en femme d’affaires pétrie de ressources, et tenant fort mal la boisson. L’ensemble de la troupe fait plaisir à voir. À l’unisson, ils participent à ce dépoussiérage en règle du théâtre de Molière, qui se livre tel qu’on peut le lire aujourd’hui : plein d’un humour grinçant alors qu’il met au jour les ressorts les plus sombres de l’âme humaine.

C’est ainsi avec beaucoup d’intelligence que Lagarde a supprimé la fin « happy end » de Molière : pas d’entrée en scène in extremis de Anselme qui reconnaît en Valère et Mariane ses enfants perdus, leur donnant ainsi rang et argent. À la place, Harpagon s’enterre dans un grand congélateur plein de son argent dans lequel il se plonge avec volupté, sans se soucier d’avoir perdu toute sa famille. À l’image de cette mise en scène, la part sombre et violente de l’avare est explorée avec beaucoup de finesse par Lagarde – sans que l’humour ne soit délaissé, bien au contraire.

À voir avec beaucoup de jubilation, donc, alors que l’on savoure la langue de Molière tout en appréciant une mise en scène pleine d’intelligence. Une réussite.

L’Avare en tournée : 

2 au 5 novembre 2015 : La Comédie de Clermont-Ferrand

17 au 21 novembre 2015 : MC2 Grenoble

25 au 27 novembre 2015 : Le Parvis–Scène nationale Tarbes-Pyrénées

17 au 21 février 2016 : Théâtre National Populaire Villeurbanne

24 au 26 février 2016 : Le Quartz–Scène nationale de Brest

1 au 3 mars 2016 : Espace Malraux–Scène nationale de Chambéry et de la Savoie

10 et 11 mars 2016 : Scène nationale Évreux Louviers

17 et 18 mars 2016 : Le Théâtre–Scène nationale de Saint-Nazaire

23 au 26 mars 2016 : CDDB–Théâtre de Lorient CDN

20 au 23 avril 2016 : la Comédie de Reims–CDN

28 et 29 avril 2016 : Le Granit–Scène nationale de Belfort

3 et 4 mai 2016 : Théâtre de l’Archipel–Scène nationale de Perpignan

10 au 12 mai 2016 : Le Lieu Unique-Scène nationale de Nantes

18 au 22 mai 2016 : Théâtre National de Marseille–La Criée

Photos : © Pascal Gély

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaixphoto : maxime dufour photographies.

2 réflexions au sujet de « L’Avare de Ludovic Lagarde : un Molière aussi drôle que violent. Jouissif. »

Commentaire(s)

  • REYNAUD Mireille

    Spectacle agréable, surprenant, très moderne, tant par le décor que la mise en scène un peu « gaillard », mais dans l’ensemble divertissant.
    Un reproche, pourquoi faire fumer des acteurs, quand on connaît les ravages de la cigarette, et devant un si grand nombre de spectateurs adolescents.
    Ce point m’a énormément choqué, et pas que moi, l’odeur de cigarette a incommodé plus d’un spectateur.

    mars 26, 2016 at 11 h 06 min
  • Catherine Bailey

    Je suis d’accord avec vous Mireille. Ces cigarettes n’apportaient rien au spectacle ni à la mise en scène, bien au contraire.
    Pour le reste, j’ai adoré. Purement jubilatoire, quel spectacle!

    avril 30, 2016 at 12 h 51 min

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