Arts
W/ Clotilde Viannay met le Palais de Tokyo à l’heure de Watchmen

W/ Clotilde Viannay met le Palais de Tokyo à l’heure de Watchmen

20 octobre 2011 | PAR Smaranda Olcese

Clotilde Viannay investit les colonnes du New York Times et nous livre une édition du quotidien peu ordinaire. Son exposition monographique est une véritable plongée dans l’histoire parallèle des Etats-Unis et du monde contemporain.

 

Les Modules Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent au Palais de Tokyo sont désormais identifiés comme un formidable outil d’expérimentation et de promotion de la jeune création française. Le thème de l’histoire et de ses multiples versions semble régir la programmation du mois d’octobre. Clotilde Viannay conçoit son exposition sur le mode du cabinet de curiosités et y réunit des traces d’un passé récent fictionnel. La jeune artiste s’est déjà fait remarquer par des collaborations transdisciplinaires : ainsi Bruno Latour, célèbre semeur de trouble dans le monde sociologique, pour le projet Entre ancrage et mobilité en 2009, ou l’architecte Mathieu Andrieu pour le projet La Nouvelle Ashgabat, présenté dans le cadre de la triennale La Force de l’Art, au Grand Palais en 2006. Un dialogue étroit avec la littérature est à la base de son dernier projet, W, entièrement sous-tendu par une narration qui s’apparente à l’uchronie.

Clotilde Viannay s’approprie l’univers de Watchmen, célèbre comic book créé par le scénariste Alan Moore, le dessinateur Dave Gibbons et le coloriste John Higgin dans les années 80, qui met en scène des super-héros dont les actions auraient modifié le cours de l’histoire. Ainsi le Dr. Manhattan est devenu, suite à un accident nucléaire des années 60, un être quasi-omnipuissant, représentant de l’arme absolue, par laquelle les Etat-Unis auraient gagné la guerre du Viêt-Nam et Richard Nixon serait, en 1985, encore président, une fois le scandale du Watergate étouffé. La jeune artiste française collecte dans des écrins qui s’apparentent aux vitrines de quelque Musée de l’Homme et de l’Histoire Naturelle des années 20 les reliques d’un passé fabriqué de toutes pièces. Les objets exposés, de factures très différentes, évoquant à tour de rôles des masques primitifs, des armures et des trophées de guerre, des éléments d’un laboratoire d’anatomie, partagent un statut ambigu, hybride, fuyant toute lecture univoque, malgré l’évidence de leur monstration, fortement nourrie par la trame narrative de la monographie. Nous retrouvons ainsi un moulage en polyuréthane du crâne bleu ciel de Dr. Manhattan, un globe oculaire hypertrophié, le dessin science-fiction du vaisseau spatial qu’il conduit, le schéma, avec les coordonnées précises de tous les déplacements des six héros de la série, sa topographie abstraite, consignée sur une toile à l’instar des anciennes cartes militaires de la Première Guerre mondiale ou encore ce volume ovoïdal, authentique œuf de l’oiseau-éléphant, espèce éteinte depuis le XVIème siècle. D’ailleurs, une œuvre vidéo low-tech diffuse en boucle des témoignages d’expériences heureuses que l’on peut faire de l’oiseau-éléphant en tant qu’animal de compagnie. Cette publicité, foncièrement anachronique, précise le trouble concernant la date même de l’exposition. Une pile de New York Times placée au centre de la pièce nous donne la date exacte : Saturday, October 12, 1985.

Avant même l’exposition, le premier volet du projet de Clotilde Viannay consiste dans la réalisation d’un fac-similé du fameux quotidien new-yorkais daté du jour qui marque le début du récit de Watchmen. Pour réaliser ce New York Times fictif, l’artiste a commandé des articles uchroniques. Autant de textes qui revisitent l’histoire et qui, par la fiction, reviennent sur le contexte réel d’invention de ces super-héros. C’est une époque marquée par une grande méfiance envers les possibles dérapages de la science, par la crainte du nucléaire qui résonne de manière particulière avec de nouvelles inquiétudes, qui ont trouvé une triste justification récente par la catastrophe de Fukushima. Parmi les collaborateurs, philosophes, critiques d’art, qui signent sous des pseudonymes anglo-saxons, on peut compter le fameux écrivain américain Thomas Pynchon, auteur de V. – roman désormais culte – qui se prend au jeu et répond aux questions dans une interview où il s’attarde aussi bien sur Nixon et la guerre du Viet-nam, que sur Céline et James Joyce. Dans l’agenda culturel, sont annoncés les projections des films A.K., a Japonesse documentary de Chris Marker ou Ulysse, a French film de Agnès Varda, un concert de James Brown ou encore un spectacle de danse de Lucinda Childs. En première page, nous pouvons lire l’amorce d’une chronique de grande exposition au MoMA, Immaterial Things, dont le commissaire serait Jean François Lyotard !

L’exigence du travail de Clotilde Viannay se reflète à toutes les étapes du projet, dans le soin qu’elle accorde au choix du papier et de la typo, à la mise en page, fidèle à l’original, à la réalisation des photos reportages et des images publicitaires, surtout dans la teneur et la tonalité des articles. Mobilisant diverses énergies créatrices, elle réussit le pari d’un objet autonome et pourtant ouvert à de multiples déclinaisons éditoriales, qui articule une image en miroir de la société actuelle, telle qu’elle se laisse lire dans les fantasmes qu’elle projette sur  son passé récent.

 

Avishaï Cohen fait vibrer l’Olympia
Repas de famille, Ferran Adria, le meilleur chef du monde, sauve nos dîners de famille avec un livre indispensable
Smaranda Olcese

One thought on “W/ Clotilde Viannay met le Palais de Tokyo à l’heure de Watchmen”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *