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Wu Tsang, la performance collective et engagée

Wu Tsang, la performance collective et engagée

03 novembre 2020 | PAR Laetitia Larralde

Cet hiver, Lafayette Anticipations consacre sa nouvelle exposition, Visionary company, à Wu Tsang et à son collectif Moved by the Motion. Une plongée dans une œuvre polycéphale qui questionne la perspective, le lien à l’histoire et le statut de l’artiste.

L’espace très ouvert pensé par Rem Koolhaas de Lafayette Anticipations s’est tout d’abord posé comme un challenge pour Wu Tsang qui travaille principalement la vidéo, ce qui requiert une certaine obscurité. Mais elle l’a finalement intégré à son œuvre, créant des liens entre les pièces, des rappels visuels ou des interférences sonores. Comme à chaque exposition, l’espace se transforme, et ici il semble s’écouler dans le bâtiment tel un liquide, nous entraînant dans son sillage.

Si l’œuvre principale de l’exposition est le film The show is over, la sculpture Sustained glass en est le cœur. Cette sculpture en verre à la présence particulière a été réalisée en collaboration avec des artisans allemands spécialisés dans le vitrail, parmi les derniers à travailler le verre soufflé. Gravés à l’acide sur la surface en dégradé de bleus, les mots de Fred Moten, Wu Tsang et Tosh Basco s’inscrivent comme une métaphore de la toxicité du langage, de la blessure que peuvent infliger les mots. Immobile et silencieuse malgré la profusion du langage qui l’habite, la sculpture monumentale semble être un contrepoint à The show is over, performance dansée et musicale, autour duquel les autres œuvres gravitent.

Car toutes les œuvres sont connectées entre elles et forment une sorte d’organisme artistique mouvant, qui aurait choisi de créer son nid dans l’espace de Lafayette Anticipations. La sculpture Pie root « to see » se retrouve dans The show is over à échelle humaine, The more we read all that beauty, the more unreadable we are réutilise des images de The show is over, dont la bande-son colonise l’espace de l’étage supérieur : tout se répond et s’interpelle.

Cette porosité des œuvres permet de nourrir notre perception en proposant de modifier notre point de vue. Une œuvre apporte un élément supplémentaire à la lecture d’une autre, vient la perturber, ou s’observe depuis la mezzanine pour une perspective nouvelle. Tout comme cette forme du triangle de Penrose, ici travaillé comme un escalier, qui se rejoint ou se sépare selon l’endroit d’où on le regarde, tout peut changer d’apparence ou de sens. Wu Tsang nous invite à multiplier les points de vue, mais également à replacer chaque chose dans son contexte. Car pour elle, les urgences actuelles sont déjà présentes depuis longtemps, et nous devons les relire et les réinterpréter dans une continuité historique.

Questionner un point de vue, c’est aussi inviter à remettre en question les actions, à les replacer dans un contexte historique et social large. Wu Tsang est particulièrement impliquée dans la défense des droits de la communauté queer et contre le racisme, les discriminations et les violences qui en découlent. Quand elle nous montre une interview de James Baldwin de la fin des années 1950, c’est pour souligner que les violences actuelles ne sont pas neuves, et qu’elles s’ancrent dans des décennies de discriminations. Sa sculpture Safe space invite à la lutte, à ne pas baisser les bras devant les injustices persistantes.

L’exposition aborde également la notion de l’artiste en tant que créateur solitaire. Wu Tsang travaille avec un collectif composé de danseurs, poètes, musiciens ou performeurs comme une sorte de directrice artistique, ou une réalisatrice. Chacun apporte sa contribution à l’œuvre, propose ses compétences et se crée ainsi une œuvre commune, hybride de plusieurs sensibilités. Elle crée un cadre de création que chacun, artiste et spectateur, vient ensuite investir. Avec cette pratique mêlant les disciplines artistiques qui abolit les frontières, on s’éloigne de cette image romantique de l’artiste solitaire, créant dans sa tour d’ivoire. L’art devient une pratique collective, nourrie d’expériences individuelles mises en commun.

L’exposition Visionary company nous plonge au cœur des préoccupations de l’artiste au travers d’œuvres extrêmement maîtrisées. En nous incitant à adopter de nouvelles perspectives sur des problématiques sociales toujours très actuelles, peut-être aidera-t-elle à y trouver de nouvelles solutions.

Wu Tsang, Visionary company
Du 21 octobre 2020 au 03 janvier 2021
Lafayette Anticipations, Fondation d’entreprise des Galeries Lafayette – Paris

L’exposition est fermée pendant la durée du confinement, mais les évènements liés à l’exposition seront filmés et accessibles en ligne.

Visuels : Vue de l’exposition visionary company de Wu Tsang (21 octobre 2020 – 3 janvier 2021) © Lafayette Anticipations, Fondation des Galeries Lafayette, Paris. Photo : Pierre Antoine

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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