Opéra
Eugène Onéguine à l’Opéra de Vienne : un avant-dernier spectacle jouissif avant fermeture et confinement.

Eugène Onéguine à l’Opéra de Vienne : un avant-dernier spectacle jouissif avant fermeture et confinement.

03 novembre 2020 | PAR Paul Fourier

L’Opéra de Vienne est l’un des rares théâtres lyriques à avoir assuré toutes ses représentations de l’automne. Cet Oneguine de Tcherniakov trouve, avant tout, sa puissance dans une mise en scène déjà bien connue et dans la direction tendue de Tomas Hanus, à la tête du flamboyant Orchestre du Wiener Staatsoper.

Même si la jauge du Wiener Staatsoper est réduite en raison de la distanciation depuis la rentrée, les représentations ont affiché un fort beau taux de remplissage alors que l’on pouvait y assister à des spectacles soumis à peu de contraintes (y compris, semble-t-il, dans la fosse d’orchestre). Les protagonistes – très régulièrement testés par l’Opéra – évoluent comme à l’habitude, et les scènes de foule, nombreuses dans Onéguine, nous paraissent presque irréelles en cette période de distanciation physique.

Cette représentation sera, toutefois, l’avant-dernière, avant un nouveau confinement viennois.

La désormais « classique » mise en scène de Dmitri Tcherniakov – qui fut notamment importée du Bolchoï à l’Opéra de Paris en 2008 par Gérard Mortier – porte la patte fort reconnaissable de son metteur scène. Subtilement intellectualisée, elle a les défauts de ses qualités.

Certains admireront la puissance du propos dans la représentation de la difficulté qu’a Tatiana à s’extraire de la « boîte » du monde bourgeois normé et insouciant dans laquelle elle est enfermée ; elle rêve de courir vers un fol amour alors qu’elle « est seule, si seule, et que nul ne (la) comprend ! » dans le monde pourtant surpeuplé dans laquelle elle évolue.
À la fin, cependant, rentrée dans le rang et nouvelle maîtresse de la maison Gremin, elle règnera sur le même type de petite société, tout aussi bourgeoise et insouciante… et éconduira Onéguine, cette humiliante erreur de jeunesse. Par la puissance du propos, la lecture de Tcherniakov ne manque pas de pertinence et rapproche l’œuvre inspirée de Pouchkine d’un univers à la Tchekhov.

La scène déterminante de la lettre est, à cet égard, un véritable bijou de tension dans laquelle, de surcroit, Nicole Car se révèle dramatiquement époustouflante ; dans cette longue scène commencée dans la pénombre de la salle à manger, désertée par les encombrants convives, la jeune fille émerge de son atonie pour dialoguer avec elle-même et exprimer la liberté à laquelle elle aspire. Bousculant l’ordre des choses et les meubles de la pièce, elle fait surgir la lumière, lumière qui progressivement montera en intensité jusqu’à nous éblouir.
La folle énergie intérieure déployée par Tatiana est d’une telle puissance qu’elle provoquera une ouverture explosive des fenêtres de ce salon – et de ce monde dans lequel elle s’ennuie – pour jouir de l’air et des lumières du monde extérieur. Après cette folle exaltation, la chute n’en sera que plus dure et la cruauté de la réponse de sa cible la renverra vers la prostration en ce fond de scène, son univers quotidien, alors que celui de l’avant-scène représente celui de la fête, de sa sœur et de sa mère.

Il est indéniable que l’on peut aussi se sentir emprisonné dans ce décor unique dans lequel nous nous retrouvons enfermés durant deux heures de musique, les entractes étant réduits à leur minimum.

Prenant parfois trop de libertés, Tcherniakov nous soumet d’autres idées qui s’avèrent bien moins inspirées, telle, par exemple, au deuxième acte, celle de Lenski, faisant le clown pour maquiller la colère froide qui l’agite. Il se substitue alors à M. Triquet pour lui piquer son air, au demeurant non chanté en français, sacrilège qui fait fi de ce plaisir suranné qui montrait l’attirance de la bonne société russe pour la culture française.
La fin de l’opéra est plus contestable car la gestuelle et les sourires de Tatiana vis-à-vis d’Onéguine cadrent mal avec ses paroles de désespoir, accréditant l’idée qu’oubliant ses rêves de liberté, elle se trouve désormais très à l’aise dans son rôle d’épouse comblée par son haut statut et embarrassée par la résurgence de ce fantôme de sa jeunesse.
On ne doute pas que Tcherniakov cherche ainsi à traduire les ambiguïtés de Tchaikovsky – qui n’en manquait pas – en prenant, cependant, le risque de perdre des spectateurs en route.

Un univers étouffant, une direction d’orchestre époustouflante et une direction d’acteur au cordeau.

Quoi qu’il en soit, cette mise en scène ne peut fonctionner qu’avec une direction orchestrale tendue qui colle à ce propos parfois étouffant. Et celle de Tomas Hanus est d’une splendeur totale transformant littéralement l’orchestre du Wiener Staatsoper en une machine de guerre luxuriante qui nous étourdit de beauté brute et balaye tout sur son passage. Ainsi, la scène de la lettre ou celle du conflit entre Lenski et Onéguine pendant le bal, et le souffle épique et étouffant qui y règne, sont à ranger parmi les moments d’absolue exception de cette soirée fascinante.

Dans un tel écrin, la distribution se laisse porter par cette formidable énergie musicale et une direction d’acteur au cordeau.

Ainsi, Nicole Car incarne une troublante Tatiana. Elle a le physique idoine de cette belle jeune fille qui va passer de la prostration adolescente et de l’exaltation d’un moment à la froide noblesse de la Princesse Gremin. Si son chant manque, parfois, d’un peu de couleurs, il est âpre, presque sauvage et colle magnifiquement au personnage imaginé par Tchaïkovski et revu par Tcherniakov. Elle fusionne totalement avec cette jeune fille originale et marginale et l’énergie qu’elle y déploie nous atteint en plein cœur.

Andrè Schuen interprète un Onéguine moins impliqué, plus sur la réserve, et si la voix est fort belle, le personnage reste falot – en phase toutefois avec ce que semble être la volonté de Tcherniakov qui l’a singulièrement castré de son panache habituel.
Il en de même pour le Lenski de Bogdan Volkov dont la voix est trop légère et monocolore pour ce si beau rôle. Mais l’on cède lorsque arrive l’air Kuda, kuda d’une beauté rare, tant il déploie alors un art des nuances, des demi-teintes qui sait traduire la souffrance de cet homme simple qui ne comprend pas les assauts de son ami Oneguine ; l’artiste met alors le public en état d’apesanteur.
La Olga de Anna Goryachova est, elle aussi, un peu trop d’un bloc et le Prince Gremin de Dimitry Ivashchenko manque également du mordant d’une voix profonde et sonore de basse qui doit le faire briller dans un seul air sublime. En revanche, c’est du côté des aînées que l’on retrouve la perfection en l’interprétation de la Larina d’Helene Schneiderman et de la servante de Larissa Diadkova, la première par un abattage dramatique et vocal fantastique de maitresse de maison qui veille à l’ordonnancement des fêtes et cherche, maladroitement, à résoudre les conflits, la seconde à la présence si forte aux côtés de sa petite Tatiana perdue.

Ainsi, chacun à sa façon et de manière flamboyante, cet Eugène Onéguine et le Cavalleria Rusticana / Pagliacci auront clôturé temporairement le début de saison du Wiener Staatsoper. De quoi nous donner envie de revenir dès que cela sera possible, dans l’une des plus belles maisons d’opéra du monde…

© Wiener Staatsoper/Michael Poehn

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