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Simon Senn, « Be Arielle F », être virtuel

Simon Senn, « Be Arielle F », être virtuel

29 septembre 2020 | PAR Eliaz Ait Seddik

Dans « Be Arielle F », joué la semaine dernière au festival Echelle Humaine à Lafayette Anticipations, Simon Senn nous propose à travers une conférence-spectacle d’interroger les limites du corps humain à l’ère d’internet et du numérique.

Simon Senn -

Enquête sur le corps d’une autre

Première image : Simon Senn se tient, habillé très simplement d’un jean et d’un t-shirt gris, derrière un bureau sur lequel est posé un PC portable. Dans son dos, un écran de projection en diffuse le contenu à toute la salle. A première vue, on croirait presque assister à un exposé ou une conférence des plus lambdas. Mais, tout est dans le presque, car à sa gauche, on observe déjà les prémisses de l’expérience déroutante qui nous attend: des capteurs au sol, des petites caméras sur des trépieds et un deuxième grand écran projetant des fragments de corps épars.

Pourtant, dans la forme, cela reste un véritable travail d’enquêteur-conférencier qu’il nous propose. Informatif mais jamais didactique, Simon Senn nous y explique très méthodiquement comment il a acquis la réplique numérique du corps d’une femme sur internet et la façon dont il est « entré dedans » par les prouesses de la technologie. Tout cela, sans jamais nous dire quoi penser de cette expérience, par définition, « contre nature », si cela veut encore dire quelque chose à notre ère du digital, qui repousse toujours un peu plus les limites du possible.

On peut néanmoins sentir le trouble dans sa voix : forcément rentrer dans le corps d’une autre ça ne laisse pas indifférent. Tellement, que ce « savant fou » en est devenu obsédé par l’idée de retrouver cette jeune fille dont il a habité le corps 3D. A partir de cette interrogation, Senn nous reconstitue alors son travail d’enquêteur sous forme d’enregistrements des nombreuses conversations téléphoniques qu’il a effectué pour retrouver sa trace: de l’agence 3Dscan qui a scanné son corps à un ami spécialiste des réseaux sociaux qui va la repérer grâce à un simple hashtag.

Interroger les limites

Mais derrière cette enquête très pragmatique (« Qui est elle? ») s’en dissimule une autre plus abstraite mais d’autant plus perturbante : quelles sont au juste les limites de notre corps à une époque qui semble sans cesse les repousser? Car, le jeune artiste, n’est pas homme à se contenter des questions et réponses faciles. Lorsque l’entreprise de scan 3D l’informe qu’il est autorisé à tout faire avec ce corps virtuel mis à part mettre en scène des actes sexuellement explicites, Simon Senn ne peut arrêter la réflexion là. Quels sont ses droits sur un corps qui ne lui appartient pas? Peut on devenir autre en intégrant un corps différent du sien? L’identité d’un être se trouve t’elle dans son visage? En ce cas, peut-on dire que lorsque l’artiste greffe son visage 3D sur le corps virtuel d’Arielle, il se crée une nouvelle identité sans voler la sienne, à elle? Ce ne sont que quelques exemples des milles questions qui trottent dans la tête de ce détective atypique et qu’il arrive habilement à planter dans les esprits absorbés de son public.

Or, si ce sont des réponses qu’il est parti chercher auprès de la vraie Arielle, qu’il trouve en Angleterre, ce sont d’autres interrogations, les siennes, qu’elle lui apporte à la place : A-t-elle un droit de regard sur un corps qui ne lui appartient plus? Qui, anonymisé, ne porte même plus son nom? Est-ce qu’en mettant en ligne son corps elle a réussit, en quelque sorte, à défier la mort et le passage du temps? Cette absence de résolution devient angoisse existentielle et, à un moment, cette expérience virtuelle perturbe tant Senn qu’il consulte une psychiatre en s’autodiagnostiquant une « dysmorphie Snapchat », confusion entre son identité réelle et celle virtuelle. Ne plus identifier les limites de son propre être serait-il alors le mal d’une génération biberonnée aux écrans et aux réseaux sociaux?

Encore une fois, cet explorateur du virtuel ne donne aucune réponse toute faite et se contente de soulever les nombreuses interrogations que suscite une telle expérience. On en sort un peu plus conscient de la frêle fragilité de ce qu’est notre identité à l’ère virtuelle : tissue d’informations que peut reproduire un algorithme, assemblage d’un visage et d’un corps qu’un simple coup de scanner peut transmettre à la terre entière. Un peu plus conscient que ce qu’on pensait aller de soit n’est en fait qu’un éternel projet en développement.

Be Arielle F continue à être représenté : du vendredi 2 au dimanche 4 octobre à Marseille (Les Théâtres) et du mardi 6 au jeudi 8 octobre à Lausanne (Théâtre Vidy-Lausanne).

Visuel : © Martin Argyroglo / Lafayette Anticipations, Paris.

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Eliaz Ait Seddik

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