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Les révolutions des nuits modernes

Les révolutions des nuits modernes

11 juillet 2020 | PAR Laetitia Larralde

Le MuMa du Havre rouvre ses portes avec une grande exposition sur l’éclairage artificiel, Nuits électriques. Une réflexion qui lie révolution industrielle et révolution picturale.

C’est en observant une toile de Camille Pissarro, L’anse des pilotes et le brise-lame est, Le Havre, après-midi, temps ensoleillé, que la directrice du MuMa du Havre, Annette Haudiquet, a imaginé l’exposition Nuits électriques. L’élément central de la composition est un pylône électrique, symbole de modernité dans un paysage de marine néo-impressionniste. Ce tableau est un double témoin d’une évolution vers la modernité : il documente d’un côté la révolution industrielle, et de l’autre s’inscrit dans une histoire de l’art qui se dirige vers l’abstraction.

Les mutations urbaines

La société du XIXème siècle évolue de façon radicale, et les artistes sont présents pour capturer ces transformations dans leurs œuvres. L’un de ces changements, et sujet de l’exposition, est l’apparition de la nuit moderne, c’est-à-dire la nuit éclairée artificiellement. On se concentre ici sur la période 1860-1914 en Europe, et essentiellement sur l’espace public. Que devient donc la nuit quand on l’illumine ? Et quelles sont les ramifications de ce progrès technique ?

Le réverbère, nouveau mobilier urbain qui va scander le paysage au même titre que les arbres, est très présent dans les toiles impressionnistes. Caillebotte, Monet ou Boudin les intègrent tous dans leurs peintures, à la fois fascinés par le progrès industriel et peintres du quotidien. Les lampadaires accompagnent l’apparition des trottoirs, des grandes avenues et des canalisations souterraines qui changent le visage de la ville et les compositions impressionnistes.

Mais chose curieuse, les impressionnistes peindront très peu de scènes de nuit. Monet, par exemple, n’en a peint que quatre dans sa carrière, dont celle du port du Havre que l’on peut admirer ici. Car peindre les lumières de la nuit est un défi de taille. Pour des artistes qui cherchent à reproduire au plus proche leurs expériences visuelles, traduire une quasi absence de perception est problématique. Il faudra attendre les néo-impressionnistes et leur nuit de plus en plus éclairée pour que fleurissent les scènes nocturnes.

Le rôle social de la lumière

On constate avec les différentes œuvres que l’éclairage artificiel n’est pas homogène. Les lanternes à huile font place au gaz ou à l’électricité, donnant des lumières aux tonalités différentes et fragmentant l’espace de leurs halos lumineux. D’abord expérimenté dans les zones portuaires, les gares et les chantiers, l’éclairage urbain s’implante ensuite dans les quartiers aisés et aux commerces nombreux, laissant les quartiers populaires à la traîne, avec un de ces réverbères de guingois décrit par Marquet.

L’éclairage nocturne entraîne l’apparition de nouveaux noctambules, et d’une nuit à la fois festive et protestataire. Car si l’on s’amuse sous les lumières du Moulin Rouge chez Piet van der Hem, les manifestations sociales se font aussi après les horaires de travail, sur les grandes avenues ponctuées de lampadaires, de vitrines de cafés et d’enseignes lumineuses.

Éclairer la nuit, c’est aussi une façon d’exercer un contrôle social. Moins il y a d’ombre, moins les activités illicites peuvent s’y cacher. Mais comme le montrent les toiles d’Auguste Chabaud, cela reste une utopie, car la lumière ne fait que créer des ombres encore plus fortes. La lumière ne détruit pas la nuit, elles fonctionnent en tandem.

De la lumière pour s’éloigner de la réalité

De ce contraste fort entre ombre et lumière vont naître les silhouettes, ces formes sombres avec peu de détails. La peinture s’achemine vers les aplats géométriques, des couleurs franches et une géométrisation des formes : en un mot, vers l’abstraction. Regarder la lumière en pleine nuit provoque un éblouissement qui brouille la perception. Et si les sens ne peuvent plus percevoir la réalité, alors une distance s’installe, qui permet de la synthétiser, comme dans la toile finale de l’exposition de Sonia Delaunay, Prismes électriques.

On remarque également que l’enthousiasme pour le progrès et l’électrification de la nuit n’a pas été linéaire. Dans la lignée de Whistler, les artistes prennent de la distance avec la ville et cherchent le nocturne poétique. Dans une nostalgie du ciel étoilé, les peintres comme Eugène Jansson ou Charles Lacoste transforment les lumières modernes en petites étoiles artificielles.

Des progrès techniques tous azimuts

La technique progresse également pour la photographie et le cinéma. Capter la nuit pour le photographe est un défi qui se résoudra par un équipement d’une plus grande sensibilité. Permettant à la fois de capter suffisamment de lumière pour qu’une image se dégage mais pas trop pour éviter des halos trop imposants, cela donne des vues fascinantes telles que celles de Léon Gimpel capturant la nuit parisienne.
D’autres expérimentent pour pallier aux limites de la modernité, en rétro-éclairant des photos percées de trous à la place des ampoules, ou en colorisant les films, créant ainsi la nuit américaine.

L’électricité finit par s’imposer au début du XXème siècle, rompant le lien de la lumière avec le feu, énergie immatérielle à la fois magique et coupée de la réalité physique. Mais en 1914, la lumière artificielle devient un outil de la guerre, et les villes s’éteignent avec le couvre-feu.

Si les 150 œuvres présentées n’ont pas suffi à combler vos envies de lumière nocturne, découvrez le catalogue qui complète le corpus d’œuvres, pour une démonstration encore plus complète des liens de l’art au progrès moderne. Quand la domestication de la lumière révolutionne bien plus de domaines que l’on croit.

Nuits électriques
Du 03 juillet au 1er novembre 2020
MUMA Le Havre

Catalogue : Octopus / MuMa Le Havre, 320 pages, 29€

Visuels : 1- Maxime Maufra, Féérie nocturne – Exposition universelle 1900, 1900, huile sur toile, 65,5 x 81,3 cm, Reims, Musée des Beaux-Arts, legs Henry Vasnier © C. Devleeschauwer / 2- Charles Marville, Lampadaire devant l’hôtel Rothschild, à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue Saint Florentin, Paris, vers 1865, photographie sur papier albuminé montée sur carton, 35,8 x 25,6 cm, Paris, Bibliothèque de l’Hôtel de Ville © Charles Marville/BHdV/Roger-Viollet / 3- Claude Monet, Le Port du Havre, effet de nuit, 1873, huile sur toile, 60 x 81 cm, Collection particulière © DR / 4- Eugène Jansson, Nocturne, 1900, huile sur toile, 136 x 151 cm, Gothenburg, Museum of Art, Suède © Hossein Sehatlou / 5- Sonia Delaunay (Stern Terk Sarah Sophie, dite), Prismes électriques, 1914, huile sur toile, 250 x 250 cm, Paris, Centre Georges Pompidou, MNAM-CCI, Achat de l’État en 1958, attribution au MNAM-CCI en 1958 © Pracusa S.A.

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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