Expos

L’Eldorado se trouve à Lille

L’Eldorado se trouve à Lille

01 mai 2019 | PAR Laetitia Larralde

Pour sa cinquième saison culturelle depuis Lille Capitale Européenne de la Culture en 2004, lille3000 revient cette année avec un nouveau thème riche de possibilités : Eldorado.

Après Bombaysers de Lille, Europe XXL, Fantastic et Renaissance, Eldorado est un thème qui conjure de nombreuses idées, rêves et images. Et quel autre pays que le Mexique pouvait-on inviter pour traiter de ce sujet ?
L’évènement s’étend dans la région entière des Hauts-de-France, et plus particulièrement dans la Métropole européenne de Lille, où 88 des 90 communes participent. Lancé en 2016, le projet est en préparation active depuis octobre 2018 et implique fortement les habitants. Plus de 3000 volontaires s’entraînent pour la parade d’ouverture (reportée au 4 mai), les élèves ont appris la fabrication des alebrijes ou du papel picado, les commerçants décorent leurs boutiques ou encore certains ont participé à la fabrication d’œuvres. Et cette année, au lieu des quatre mois habituels, la saison s’étendra sur sept mois, jusqu’à la fin de l’année.

Le thème de l’Eldorado évoque tout d’abord les conquistadors et leur quête d’une cité légendaire pavée d’or en Amérique du Sud. Ce rêve d’un ailleurs porteur de tous les espoirs qui pousse à tout quitter, entre ruée vers l’or et envie d’une vie meilleure a toujours existé et sans cesse évolué. Cités englouties avec leurs trésors, ruée vers l’or puis vers l’or noir et aujourd’hui l’or vert, paradis fiscaux ou paradis artificiels, le rêve est protéiforme. Mais l’Eldorado ne s’atteint finalement jamais. Sitôt arrivé dans le lieu du fantasme, le quotidien s’installe et pousse à changer de rêve.
L’Eldorado a également une face sombre : les conquêtes se sont faites au prix de massacres et de pillages, le migrant doit tout laisser derrière lui, la désillusion attend les rêveurs.
Eldorado est un thème aux dimensions sociales, écologiques et politiques fortes. Chercher un Eldorado, c’est se déplacer, individuellement ou en masse. On pense immédiatement aux migrants chassés par les guerres, mais aussi à ceux que le changement climatique force à se déplacer. Viennent ensuite les questions d’intégration, d’identité culturelle, de rejet ou encore de protection de la nature, autant de problématiques abordées ici par les artistes mexicains dont le point de vue donne un éclairage nouveau sur la situation européenne.

De nombreuses grandes expositions sont réparties sur tout le territoire, tant dans les institutions que dans les centres culturels alternatifs comme les Maisons Folies. Entre monographies et expositions collectives, les propositions sont variées. Le Palais des Beaux-Arts, le Tripostal et le Muba Eugène Leroy sont regroupés pour un triptyque mené par le même trio de commissaires.

Au Palais des Beaux-Arts, cinq artistes sont invités à occuper les galeries du sous-sol pour Golden Room, une exposition comme une chasse au trésor contemporaine au milieu des collections anciennes du musée. Tous interrogent la valeur de l’or, ce qu’il représente et ce qu’il cache, sa dualité. Avec son installation Heaven and hell simultaneously, Mircea Cantor montre le paradoxe de la couverture de survie, feuille d’or venant recouvrir le malheur ou la pauvreté. On retiendra également les tissages de la colombienne Olga de Amaral s’inspirant de l’art précolombien et offrant une matière fluctuante et lumineuse.

Le Muba interroge avec Les enfants du paradis la place de la peinture dans l’art contemporain. Longtemps média artistique phare, qui a porté et forgé les images des paradis lointains et exotiques, il traverse aujourd’hui une période de désaveu. Pourquoi les artistes continuent-ils alors à l’utiliser, et quelles sont leurs visions du paradis contemporain ?

 

Pour compléter ce triptyque, Eldorama occupe les trois niveaux du Tripostal pour une étude en trois chapitres des Eldorados contemporains. Avec des artistes du monde entier, on chemine à côté des aventuriers et des migrants, on s’approprie leurs rêves et fantasmes avec Thurkal & Tagra, on s’installe dans des Eldorados immobiles comme celui de Yayoi Kusama, on partage leur embarcation que ce soit une barque ou la fusée de Wang Yuyang et on partage leur désillusion, entre mensonge publicitaire ou violence du rejet par l’autre.

La Maison Folie Wazemmes accueille l’exposition US-Mexico border. Initié avant l’élection de Trump pour le Craft and Folk Art Museum de Los Angeles, sa dimension visionnaire étonne et attriste à la fois. Les artistes exposés vivent tant aux Etats-Unis qu’au Mexique et interrogent la frontière en tant que lieu et imaginaire. Des architectes détournent l’idée du mur, des plasticiens questionnent l’identité et comment la garder tout en s’adaptant à un nouveau lieu, d’autres interrogent la mémoire. Si la frontière américano-mexicaine est murée, les migrations prendront-elles une autre direction ?

Présente à la Maison Folie Wazemmes, Betsabée Romero est également à la Maison Folie Hospice d’Havré pour une carte blanche. Avec une dizaine d’installations de la chapelle aux espaces du cloître, elle mélange motifs préhispaniques et références contemporaines avec pour fil rouge l’idée du voyage, du déplacement, du transport. Les roues des camions sont sculptées, les avions parachutent des livres et les voitures sont désossées et recomposées, le tout dans un esprit de réappropriation de la lenteur, nécessaire à la création.

Autre artiste que l’on retrouve à plusieurs endroits du festival, Julien Salaud a investi la Maison Folie le Colysée avec Jungle et sentiments. Entouré d’une équipe de 187 volontaires, il travaille depuis six mois à la création d’œuvres faisant appel à des techniques artisanales amérindiennes, telles que la laine collée, le travail des perles ou le tissage. Autour d’un arbre fromager s’étalant sur deux étages dans une mer de blé survolée de aras, l’artiste convoque tout un bestiaire imaginaire, assemble animaux et légendes, fait flotter un quetzacoatl phosphorescent dans le noir et danser un homme à tête de félin dans une jungle mystique.

 

L’espace urbain prend lui aussi les couleurs de l’Eldorado et du Mexique. La rue Faidherbe se transforme en rambla et les Alebrijes forment une haie d’honneur d’animaux fantastiques et colorés. Hautes de six à huit mètres, ces statues issues de l’artisanat mexicain se transforment la nuit venue en créatures mythiques grâce à un éclairage interne changeant. Au bout de la rue, dans la gare Lille Flandres, la Lune de Luke Jerram luit elle aussi au-dessus des quais, créant une impression irréelle et troublante proche du photomontage sur la réalité.


Partout en ville volent les guirlandes de papel picado comme autant de repères colorés du festival, qui nous mènent jusqu’aux fresques du collectif Tlacolulokos qui mettent en scène le plus souvent des femmes aux attributs mélangeant les références aux cultures indigènes, aux gangs, à la Santa Muerte ou encore aux structures coloniales. On les retrouve également à la Maison Folie Moulins pour une exposition-atelier et en préambule de l’exposition Intenso/mexicano, sélection des œuvres du Musée d’Art Moderne de Mexico au Musée de l’Hospice Comtesse.

Samedi 4 mai aura lieu la parade d’ouverture entièrement sur le thème du Mexique, de Frida Khalo à la lucha libre en passant par le Dia de los muertos. Extravagance, fête, couleur et musique se répandront dans Lille pour lancer ce qui s’annonce déjà comme une saison culturelle foisonnante, capable de renverser nos certitudes et renouveler notre regard sur l’art, les questions sociales et l’écologie.

Eldorado
Du 27 avril au 1er décembre 2019
Lille, Métropole européenne de Lille et Région Hauts-de-France

Visuels : galerie : photos © Maxime Dufour photographies – Alebrijes / Betsabée Romero / Julien Salaud / Luke Jerram — corps de l’article : L. Larralde : Olga de Amaral / Wang Yuyang / Betsabée Romero / Julien Salaud / Alebrijes / Tlacolulokos

Ivo Van Hove plonge Oreste et Electre dans la boue et le sang à la Comédie Française
L’actrice française Anémone est décédée
Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *