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La fleur colonise la MÉCA

La fleur colonise la MÉCA

11 décembre 2019 | PAR Laetitia Larralde

Pour sa seconde exposition dans ses nouveaux locaux de la MÉCA, le FRAC Nouvelle-Aquitaine nous entraîne à la découverte d’un sujet à la fois esthétique, social, écologique et politique : la fleur.

La fleur a longtemps été cantonnée à un rôle purement décoratif. Le regard s’arrêtait à la surface, à ses formes délicates et colorées, et lui niait toute possibilité de profondeur. Sois belle et tais-toi, en quelque sorte. L’exposition Narcisse ou la floraison des mondes a pour objectif, avec un parcours en douze chapitres, de démonter ces préjugés et de montrer la variété et l’importance du sujet.

Les plantes à fleurs représentent les trois quarts de la biodiversité, et seul un cinquième a fait l’objet d’études. Autant dire que le thème mérite un regard approfondi, et ceci d’autant plus que la plante est à l’origine de nombreux produits de notre quotidien : les fruits, les légumes, les céréales, la pharmacopée, les fibres végétales de nos vêtements, le parfum… et chaque printemps ce pollen que l’on éternue se mélange à l’air que l’on respire, lui aussi issu des plantes par la photosynthèse.

Mais l’ère industrielle a vu la désertion des campagnes au profit des villes, et le lien à la nature s’est distendu. La nature est devenue un bien de consommation comme nous le montrent les photos de Charles Fréger sur l’industrie de la fleur coupée, ou les sachets de graines géants de Jef Geys. La vision de la nature a dérivé du paradis de Rousseau à une entité menaçante de nos jours, car mal connue. Alors comment rétablir ce lien primordial, recréer une intimité ? David Claerbout y répond de façon radicale en s’emparant du Livre de la jungle de Disney et supprimant toute trace humaine, donc Mowgli et le comportement humanisé des animaux, pour un dessin animé où la jungle redevient naturelle.

Autre conséquence de ce rapport de prédateur de l’homme à la nature, la préservation de notre environnement est aujourd’hui une question vitale. La fleur a souvent été le symbole de luttes sociales et politiques, comme les hortensias au Japon après Fuskushima, les œillets au Portugal, ou encore le jasmin en Tunisie. La photo de Marc Riboud, une jeune fille armée d’une fleur face aux baïonnettes, résume à elle seule ces combats où l’écologie est un enjeu majeur.

Car la fleur n’est pas cette petite chose fragile et anodine que l’on pense. Un parallèle peut être fait entre le traitement de la fleur et celui de la femme par nos sociétés. De la femme fragile et décorative aux mouvements féministes, le regard a changé sur les deux sujets, non sans luttes et évènements dramatiques. Suzanne Husky représente ici le mouvement écoféministe qui défend la préservation de la biodiversité, le lien à la nature et la fin des systèmes d’oppression. Avec sa chapelle païenne aux allures de cercle druidique, les éléments s’allient et nous invitent à prendre place dans ce mouvement, à unir nos forces.

Le regard de l’artiste a lui aussi évolué. Longtemps considéré comme mineur dans la classification des Beaux-Arts, la peinture de fleurs était également un des rares sujets que les femmes pouvaient peindre. Aux hommes les grandes scènes mythologiques, aux femmes les petites fleurs. Si l’on a perdu une grande partie de la symbolique liée aux vertus morales des fleurs, l’artiste contemporain reconnait un sens bien plus profond à la représentation de la fleur. A la fois muse et psychotrope, elle peut empoisonner ou guérir, être un symbole sexuel ou virginal.
L’approche scientifique, amorcée au siècle des Lumières par des botanistes comme Linné et leurs collectes de spécimens, amène les artistes à une approche encore différente. S’appuyant sur les lois de morphogénèse, Hicham Berrada détourne la biologie pour créer des paysages et des plantes auto-générés. La nature est autant créatrice de l’œuvre que l’artiste, la collaboration est égalitaire.

Avec la disparition des insectes pollinisateurs, une grande partie des plantes à fleurs est elle aussi vouée à disparaître. Mais il restera encore les graminées, qui se pollinisent par le vent, et qui pourraient constituer notre avenir. Les fleurs peuvent pousser dans le désert, les arbres survivre aux bombes nucléaires, les plantes sont les premières à coloniser les coulées de lave : la nature a un pouvoir de résilience et d’adaptation extraordinaire. Et avec ou sans nous, la fleur avancera. A nous de faire en sorte que ce soit avec.

 

Narcisse ou la floraison des mondes
Du 07 décembre 2019 au 21 mars 2020
FRAC Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux

Visuels : 1- Josef Sudek, White Rose Bud, 1954, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Josef Sudek Gabina Fárová, crédit photo DR / 2- Delphine Chanet, Epicène #5, 2019, production Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Delphine Chanet / 3- Suzanne Husky, The Last Frontier du vivant, de la série Faïence ACAB, 2015, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Suzanne Husky. Crédit photographique : Jean-Christophe Garcia / 4- Lois Weinberger, Green Man, 2004, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Lois Weinberger, photo J. C. Garcia / 5- Pierre et Gilles, Le désespéré, 2013, collection privée de Bernard Magrez © photo Pierre et Gilles

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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