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Georges Henri Rivière, l’homme derrière le musée au MUCEM

Georges Henri Rivière, l’homme derrière le musée au MUCEM

19 novembre 2018 | PAR Laetitia Larralde

Cet hiver, le Mucem explore les sources de ses collections et de la muséographie moderne avec un hommage fleuve à Georges Henri Rivière.

L’exposition Georges Henri Rivière présentait plusieurs défis dès sa conception. Comment attirer un public qui a oublié le personnage, pourtant pilier du monde des musées contemporains ? En effet, son oncle Henri Rivière, artiste et collectionneur, que l’on croise sur les murs des musées, est plus connu que celui qui a mis en place les principes d’exposition de ces mêmes musées.
Né à Paris en 1897 d’une mère issue du monde paysan et d’un père bourgeois, Georges Henri Rivière grandit dans un monde mélangeant culture, art et ethnologie. Éduqué par son oncle à observer les objets et à s’intéresser au rôle social de l’art, il conservera toute sa vie ces deux savoirs. Lorsqu’il rejoint Paul Rivet et le musée d’ethnographie du Trocadéro en 1928, il fréquente également les avant-gardes avec Aragon, Tristan Tzara ou Michel Leiris, et les cabarets comme celui de Joséphine Baker et le Bœuf sur le toit. Dans un décloisonnement total de la pensée, il finance les expéditions ethnographiques par des galas de boxe ou des défilés de mode et questionne la place du chef-d’œuvre.

Très vite, il se rend compte que les ethnologues de son entourage partent étudier les cultures en voie de disparition autour du monde mais délaissent leur propre terrain. Il fait alors sienne la mission d’étudier et conserver la trace du patrimoine culturel rural et urbain de France. En 1937 il crée la commission des ATP (Arts et Traditions Populaires) avec une double mission : une collecte scientifique d’objets, accompagnés de notes sur leur contexte et usage, de photographies, dessins et captations sonores et audiovisuelles d’une part, et une mission pédagogique d’autre part, en partageant le résultat de ces collectes dans des expositions didactiques. Ces expositions sont interdisciplinaires et sans hiérarchie entre les objets présentés. On admire aussi bien un mobilier sculpté qu’une coiffe brodée ou un outil agricole. La présentation de tous ces objets, reconstituant toutes les facettes d’une culture populaire alors que celle-ci est en pleine mutation voire en voie de disparition, constitue un hommage poétique au savoir-faire traditionnel et vernaculaire, qui bien que n’étant pas considéré comme une œuvre d’art en soi, prouve qu’il a sa place dans un musée. En portant l’attention du public, dont le profil est souvent celui d’un urbain éduqué, sur des cultures relativement proches de personnes pour qui les musées ne font pas partie du quotidien, Rivière « donne la parole à ceux qui ne l’ont pas ».
Le travail de Georges Henri Rivière aboutit en 1972 avec l’ouverture du Musée des Arts Traditionnels et Populaires à Boulogne. Composé d’un espace dédié à la recherche scientifique et d’un autre au partage culturel, il le conçoit comme un lieu vivant, en acquisition constante de savoirs et d’objets collectés. A sa fermeture, ses collections, ainsi que certaines de l’ancien Musée de l’Homme, sont transférées à Marseille pour fonder le Mucem en 2013, qui poursuit aujourd’hui le travail de Rivière en perpétuant ses principes.

Autre défi de l’exposition, et de taille : comment créer une scénographie à la hauteur de celui qui était le « magicien des vitrines » ? Certaines des vitrines créées à l’époque par Rivière même, comme celle « de la vie à la tombe », sont reconstituées ici telles quelles, et ne déparent pas un instant avec les créations contemporaines voisines. Rivière préconisait la mise en avant de l’objet par une mise en retrait du support, un cadre discret et harmonieux qui permette à l’objet de raconter son histoire. Pas de fioritures ni de décors chargés, le centre de l’attention doit être l’objet exposé, se démarquant ainsi radicalement des musées à l’ancienne. La scénographie, imaginée par Olivier Bedu, relève à merveille le défi et nous entraîne dans une déambulation rythmée le long de la vie de Georges Henri Rivière. Le parcours est à la fois chronologique et thématique et on avance d’une vitrine à l’autre comme en suivant un cours d’eau. Au début étroit, le lit s’élargit et se resserre, forme des méandres ou des grands espaces, au gré des évènements de la vie. Comme Rivière aimait le faire avec ses objets, sa vie est replacée dans son contexte et en même temps que l’évolution de sa carrière, c’est l’avancée du XXème siècle et son cortège de mutations sociales, artistiques et culturelles à laquelle on assiste. Un ensemble d’objets et de documents, d’œuvres d’art et d’œuvres du quotidien forment un tableau vivant et fourmillant nous amenant à découvrir la vie et le travail d’un homme singulier.

Si l’oubli par le public de Georges Henri Rivière est à déplorer, c’est également là une victoire de ses idées poussées à l’extrême : celui qui prônait la quasi disparition du musée au profit de son contenu a réussi à disparaitre derrière le travail de sa vie, qui aujourd’hui forme la toile de fond discrète qui accompagne chacune de nos visites au musée.

Georges Henri Rivière – Voir, c’est comprendre
14 novembre 2018 – 4 mars 2019
Mucem, Marseille

Visuels : 1- affiche / 2- Georges Henri Rivière sur les toits du musée du Trocadéro en démolition, vers 1936 – Photographie Henri Lehmann – Mucem, Marseille © D.R. / Mucem / 3- Affiche de l’exposition « Bretagne. Art populaire, ethnographie générale », Paris, MNATP, palais de Chaillot, 23 juin-23 septembre 1951 – A. Lavaud (photographe), Mourlot Paris (imprimeur) – Archives nationales, Pierrefitte-sur-Seine © Archives nationales, 20130183/1 / 4- Joséphine Baker et Georges Henri Rivière devant une vitrine de l’exposition sur la mission Dakar-Djibouti au musée d’Ethnographie du Trocadéro, 1933 – Photographie Boris Lipnitzki, Mucem, Marseille © Studio Lipnitzki  / 5- Vitrine présentant le buron de Chavestras dans la galerie culturelle du Musée national des Arts et Traditions populaires, 1975- Mucem, Marseille © RMN-Grand Palais (MuCEM) / Christian Jean

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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