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Amitiés créatrices, petits jeux entre amis au Mucem

Amitiés créatrices, petits jeux entre amis au Mucem

24 octobre 2022 | PAR Laetitia Larralde

Cet hiver, le Mucem s’intéresse à l’idée de création collective avec l’exposition Amitiés – créativité collective et l’installation L’Ami.e modèle. Un thème singulier qui soulève de nombreuses interrogations.

Dans l’imaginaire collectif, l’artiste est souvent investi d’une aura romantique de créateur torturé et isolé du monde et de ses contingences. Mais si les artistes ont bien la capacité de voir le monde autrement, parfois de façon déroutante, ils ne sont pas nécessairement seuls pour autant. Et si des intérêts communs regroupent toutes sortes de personnes, il est alors naturel que les artistes se retrouvent entre eux et que des amitiés en découlent. C’est au résultat de ces convergences d’esprits créatifs que l’exposition Amitiés s’intéresse.

Le propos est resserré autour des collaborations éphémères, fortuites ou délibérées, ce qui exclut les couples d’artistes, les fratries ou les groupes déjà constitués. On cherche la production spontanée, la rencontre provoquée par des évènements extérieurs, tel que ce regroupement en 1940-41 dans la villa Air-Bel à Marseille d’artistes et intellectuels en attente de leur visa pour fuir vers les Etats-Unis.

Souvent, les mouvements de l’Histoire poussent à la mise en commun des énergies créatrices, comme la crise d’après-guerre à Berlin pour Baselitz et Schönebeck, ou les tortures et le viol infligés à Djamila Boupacha pendant la guerre d’Algérie pour Jean-Jacques Lebel, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Erró et Antonio Recalcati. C’est d’ailleurs autour de leur Grand tableau antifasciste collectif qu’est née l’idée de cette exposition, dont Jean-Jacques Lebel assure le commissariat avec Blandine Chavanne.

Amitiés regroupe plus d’une centaine d’œuvres du XXème et XXIème siècle d’artistes, cinéastes, poètes, philosophes ou musiciens, sur des supports tout aussi variés. La première œuvre présentée en prologue est un recueil de textes, l’Album zutique, né après la Commune de Paris et regroupant poètes, écrivains et musiciens dont Rimbaud et Verlaine. L’envie de décider par soi-même de sa vie s’y ressent et annonce la liberté que la création collective peut apporter. Car souvent, la mise en commun de la pulsion créatrice permet d’explorer des territoires où l’artiste ne se serait pas aventuré seul.

En effet, on remarque que souvent les œuvres ne reflètent pas deux personnalités apposées (bien que cela soit le cas pour certaines), mais qu’une troisième entité apparaît. Les créateurs passent alors du « je » au « nous », et la question de l’auteur se pose alors. Les jeux dessinés des surréalistes comme les cadavres exquis ne sont généralement pas signés, même si André Breton consigne souvent les noms des participants, connus ou anonymes. A l’inverse, certaines autres œuvres ne sont composées que de signatures, comme L’œil cacodylate, initiée par Francis Picabia, sur laquelle il s’est réservé la place d’honneur.

La signature de l’artiste est souvent considérée comme un gage de la valeur de l’œuvre, marchande ou artistique. Que valent alors toutes ces œuvres non signées, ou trop signées ? Comment évaluer une œuvre qui ne correspond pas au style identifié d’un artiste ? Souvent, les artistes ne montrent pas la totalité de leur production, ils gardent leurs expérimentations qui ne vont pas dans le sens de leur identité artistique publique. Tous ces jeux créatifs collectifs leurs permettent alors de se libérer de cette image et de s’exprimer spontanément sous le masque d’un artiste multicéphale. Comme dans le free jazz, l’auteur disparaît derrière le groupe.

Si les œuvres présentées ici sont les témoins de moments historiques, de rencontres ou d’amitiés, que dire de leur valeur esthétique ? Beaucoup ont été produites sous l’impulsion du moment dans un geste artistique joueur, et leur qualité ne vaut pas celle des œuvres issues d’une réflexion commune. L’unité d’intention permet-elle l’unité esthétique ? Que dire alors des happenings, où le public devient partie prenante de la création de l’œuvre ? Trouve-t-on l’unité, la communauté artistique dans l’action ? Le public est-il à considérer comme un outil de l’artiste ou comme auteur de l’œuvre ?

Au RDC du Mucem, l’installation L’ami.e modèle prolonge la réflexion de l’exposition. Invité par la Fondation Pernod Ricard, qui fête les 90 ans de la marque marseillaise Ricard, Mathieu Mercier est le commissaire d’une exposition qui célèbre les amitiés artistiques. Ici, on retrouve des portraits d’artistes faits par d’autres artistes. Si le principe sonne comme un jeu pour ses créateurs, il l’est aussi pour le public qui cherche à reconnaître à la fois le modèle et l’auteur.

S’accrochant à la fois dans et au dehors de la boîte blanche pensée comme une boîte à souvenirs, les œuvres saturent l’espace. Cette constellation de portraits montre la proximité que les artistes peuvent avoir aujourd’hui, toutes générations mélangées. Les rencontres et les moments partagés se racontent au travers de l’œil d’une centaine d’artistes, dressant un portrait intime de la scène artistique contemporaine.

Cette thématique de l’amitié créative soulève le voile sur un pan de la création artistique peu connu car difficilement classable. Toutes ces expérimentations ludiques nous donnent un aperçu du quotidien et des affinités de ces artistes et nous rappelle que créer peut aussi être un jeu.

Amitiés – créativité collective
Du 16 octobre 2022 au 13 février 2023
L’ami.e modèle
Du 15 octobre au 12 décembre 2022
Mucem – Marseille

Visuels : 1- André Breton, Marcel Duhamel, Max Morise, Yves Tanguy. Cadavres exquis, vers 1928. Crayons de couleur, crayon et encre de Chine sur papier plié. Galerie Natalie Seroussi, Paris© Adagp, Paris 2022 ; photo : Collection Seroussi / 2- Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Charles Cros, Germain Nouveau et d’autres. Extrait de l’Album zutique, ré-édition de 1962. Ouvrage imprimé. Collection particulière © Éditions Jean-Jacques Pauvert, 1962 / 3- Francis Picabia, L’Œil cacodylate, 1921. Paraphes de Marcel Duchamp, Tristan Tzara, Gabrielle Buffet, Georges Ribemont-Dessaignes, Marthe Chenal, Benjamin Péret et de nombreux autres. Huile sur toile et collage photographique. Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle © Adagp, Paris 2021 / photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacques Faujour / 4- Nam June Paik, face à Joseph Beuys (portrait d’une amitié). Beuys Vox, 1961-1986. Installation (photographies, sérigraphies, mobilier, vidéo, sculptures), dimensions variables. Collection MAMCO, Genève, don anonyme en mémoire de Marika Malacorda © Estate Nam June Paik ; photo © Annik Weter / 5- Vues in situ de l’exposition L’ami.e modèle, Hall J4 du Mucem – Crédit photo : Viktor Miletic

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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