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L’Orient sonore fascine au Mucem de Marseille

L’Orient sonore fascine au Mucem de Marseille

28 août 2020 | PAR Sabina Rotbart

Les musiques arabes oubliées ou en danger de disparition résonnent au Mucem devenu salon d’écoute et de regard. Un parcours séduisant dans les sons du Moyen Orient et du Maghreb.

Il était temps de découvrir que la musique arabe ne se résume pas à Oum Khaltoum, Fairouz et le raï. Car, reconnaissons-le, notre connaissance de cette musique reste étonnamment parcellaire. Elle se réduit aux orchestrations des délicieux mélos égyptiens et semble débuter aux années trente. Même le Maghreb, pourtant proche, reste largement méconnu. Aussi, l’exposition présentée au Mucem séduit car elle ouvre à l’incroyable diversité des musiques arabes.

 

Dans la douzaine de salons d’écoute que compte l’exposition se découvrent successivement musique savante, populaire, sacrée ou profane, relevant d’un espace géographique immense. On entend aussi bien les chants des pêcheurs de perle d’Arabie saoudite que les mélopées yézidis ou les chants coptes. On comprend qu’arabe ne veut pas dire musulman et qu’une chanteuse juive comme la merveilleuse beyrouthine Houssibé Moshé enregistrant en 1908 un poème andalou du XII ème siècle relève aussi de cet espace culturel.

 

Des installations vidéo et des documents accompagnent les captations audio. Dans le contexte actuel, le visiteur écoutera de préférence les morceaux sur son téléphone portable muni de son casque personnel après avoir chargé l’application dédiée à l’exposition sur le site du musée. Il faut d’ailleurs noter la générosité du Mucem qui permet à tout un chacun de télécharger les sons présentés ici. A défaut de pouvoir rejoindre Marseille, vous pourrez toujours prendre un bain musical à distance. Pas de droit d’auteur ici, ce qui a facilité cette transmission.

Le Humbolt Forum de Berlin avait montré une version courte de cette exposition en 2018 mais à Marseille, la scénographie dépouillée de Pierre Giner sert avec bonheur un matériau plus étoffé. Si elle joue de signifiants tels que tentes et tapis, elle évite tout exotisme et ne verse jamais dans un orientalisme déplacé. La musique arabe commence d’ailleurs là où s’arrête la musique orientale, relevant d’un regard européen posé sur le monde arabe.

 

Une collection unique au monde

Kama Kasser, avocat et collectionneur libanais, est à l’origine de cette exposition. En 2009, après avoir rassemblé 9000 disques 78 tours et des cylindres de cire, il crée Amar, une fondation dévolue à la numérisation de ces trésors en danger qui détient et valorise maintenant la plus grande collection actuelle de musique arabe du Moyen-Orient. Amar restaure les disques endommagés, conserve et enregistre même actuellement ces traditions orales parfois en voie de disparition ou brisées par les conflits territoriaux. Une musique fragile aussi car difficile à enregistrer. La part très importante d’improvisation laissée à l’artiste s’accordait mal au début du XXème quand les musicologues ont commencé à la recueillir avec les conditions techniques d’un enregistrement (l’improvisation pouvait durer une heure, vous pouvez en entendre des exemples chez Oum Khaltoum, souvent il fallait deux disques pour graver de tels prolongements). Actuellement la fondation filme et enregistre des chants en voie de disparition, notamment dans le monde rural plus méconnu encore que l’univers citadin. Comme ces chants de lamentation en Haute–Egypte que connaissent et pratiquent encore seulement quatre musiciens. Ou bien la musique de groupes vivant dans des contrées reculées (les chaâmbas du sud de l’Algérie) ou celle de lieux parfois dangereux comme le nord de l’Irak.

 

Une histoire paradoxale

Les premiers enregistrements de musique arabe ont commencé en Egypte en 1903, menés alors par des maisons de disque occidentales (Gramophone, Odéon, Baidaphon…) . Ils gravaient la création née après la chute de l’empire ottoman au moment de la Renaissance (Nahda, de 1850 à 1930), cette grande tradition khédivienne, développée autour du pacha d’Egypte, qui sera refoulée à partir de 1932. Un refoulement qui se produit juste au moment où paradoxalement tous les spécialistes de Musique du monde se pressent au Caire pour le premier colloque sur la musique arabe. Presque aussitôt, le gouvernement égyptien, poussé par un élan nationaliste et moderniste, achète et distribue dans les conservatoires de l’Egypte entière 2000 pianos, à l’exact opposé des recommandations du Congrès. La présence du piano et des grandes orchestrations symphoniques signent l’inféodation à la musique occidentale dont témoignent les premiers films musicaux avec tango, paso doble et autres flonflons. Il faut voir l’emblématique La rose blanche (1933) pour avoir une idée de ce mouvement d’occidentalisation.

 

Dans l’exposition, 60 chanteurs représentatifs de la musique du passé de tous les pays du monde arabe peuvent être écoutés. Des artistes du Yémen, du Soudan, du Koweit, d’Irak du Magreb, du Liban et des pays du Golfe.

Particulièrement émouvants, les chants des pécheurs de perle du golfe arabique, qui scandaient cette activité extrêmement dangereuse appendue au seul souffle. Car ces hommes d’une extrême pauvreté (comme l’étaient les pays du Golfe avant la découverte du pétrole), plongeaient évidemment sans bouteilles et souvent se noyaient. Autre moment poignant, les chants yézidis captés lors d’ une enquête récente de la fondation Amar, rendent plus présente cette population plus souvent présente dans l’actualité pour les massacres qu’elle endure que pour leur art vocal. Très sensible aussi l’évocation de Cheikh Raymond, chanteur arabophone juif de Constantine, également joueur de oud, grand spécialiste du Maalouf, cette musique arabo-andalouse à la nostalgie captivante, un artiste assassiné en 1961. Ou ceux des soufis égyptiens, opposés à l’islam radical.

 

Autour de l’exposition

Imaginé par le Mucem et conduit avec l’aide de l’association Ancrages, le projet «  passerelles sonores » mènera de septembre à novembre un groupe de jeunes marseillais à la rencontre de chibanis, ces immigrés aux « cheveux blancs » venus travailler en France durant les Trente Glorieuses. Pour questionner la musique qu’ils écoutaient autrefois et maintenant. Des échanges accessibles en podcast durant les vacances de Toussaint.

Une programmation musicale liée à l’exposition est prévue orchestrée par Fadi El-Abdallah qui a piloté l’intéressant catalogue autour de la question de la pluralité des musiques arabes et Mustafa Saïd, musicologue, chanteur et joueur de oud, directeur de la Fondation Amar.

Tous les jours sauf le mardi. Jusqu’au 4 janvier 2021.http://WWW.MUCEM.ORG

210, quai du Port. Marseille.

Achat en ligne Mucem.org, fnac.com

11 euros/7,5 euros.

Visuels :

En ouverture : chants de lamentations en Haute-Egypte, lors des Mawalid al sufiyya

Fadi Yeni Turk 2017-2018.coproduction Amar-Fondation Humbolt Berlin

Puis Farajallah_Baida_Ya_Ghazali_Kayfa_Anni_Ab_aduk_1907_Baidaphon__AMAR

Oum_Kalthoum_par_Farouk_Ibrahim_vers_1920_AMAR

 

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Sabina Rotbart
journaliste en tourisme culturel, gastronomie et oenotourisme. [email protected]

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