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Dans la tête de Jean Dubuffet

Dans la tête de Jean Dubuffet

25 avril 2019 | PAR Laetitia Larralde

Après une première exposition sur Picasso explorant le rapport de l’artiste aux arts populaires et aux sciences humaines, le Mucem revient cet été sur le sujet avec Jean Dubuffet.

Dubuffet critiquait les musées des Beaux-Arts, trop traditionnels et conservateurs à son sens. Le choix d’organiser son exposition monographique au Mucem, lieu mêlant anthropologie, histoire, et art est donc pertinent, tant du point de vue de la pensée de l’homme que des préoccupations de l’artiste.
L’exposition n’est pas conçue comme une monographie chronologique. Au contraire, elle vise à reconstituer les principales thématiques qui ont persisté tout au long de son œuvre, de restituer la pensée de Dubuffet. Le parcours se divise en trois axes principaux : la célébration de l’homme du commun, une ethnographie en acte et la critique de la culture. Dans chaque partie se mélangent les trois activités majeures de l’artiste : l’art, l’écriture et la recherche et la promotion de l’Art Brut.

Par un travail de reconstitution du paysage mental de Dubuffet, l’exposition regroupe à la fois peintures, sculptures, dessins, lithographies, livres, photographies, créées par Dubuffet ou non, le tout accompagné de ses citations. Quand ce n’est pas son œuvre, on est assurés que chacun des ouvrages présentés a été vu par lui. En présentant une telle variété d’œuvres et d’ouvrages, on se confronte à la fois à la matière première et à l’œuvre résultant de l’assimilation de cette matière par Dubuffet. On prend la mesure de sa pensée, à la fois foisonnante et très organisée, avec cet esprit de contradiction qu’il utilisait comme moteur de son art. En s’appuyant sur une structure solide de recherches tant en art sous toutes ses formes qu’en ethnologie ou en psychiatrie, il a tenté d’accéder à la liberté créatrice dans sa forme la plus primale.

L’exposition laisse transparaître ce besoin de l’artiste de supprimer toute hiérarchie dans l’art. En effet, on le voit s’attaquer au concept d’art primitif, idée aux accents colonialistes présupposant la supériorité de l’art occidental sur tous les autres. Il s’intéresse également aux productions de personnes « indemnes de culture artistique », qui ne créent que pour eux-mêmes dans un élan presque vital et instinctif, comme par exemple le dessin enfantin ou celui des malades des asiles psychiatriques. De plus, il raye définitivement de sa pratique les notions classiques de perspective, de modelé ou d’ombre, mettant à mal les valeurs culturelles et artistiques européennes.
Il a cherché à représenter le quotidien, le banal, le commun, à se rapprocher au plus près de la réalité. La beauté et l’héroïsme ne sont pas la norme, la femme n’est pas un symbole, l’homme n’est pas le centre du monde. Mais créer, inventer, est un instinct partagé par tous, quel qu’en soit le résultat.

C’est avec une organisation quasi scientifique que l’on voit Dubuffet tout déconstruire. Il bouscule les traditions de l’art occidental, critique les normes culturelles, torture le langage, remet en cause jusqu’à la perception du monde. Il se disait atteint d’un vertige de la critique systématique, une maladie toxique consistant à tout remettre en doute, qui l’amena au nihilisme. Mais il n’a pas déconstruit pour faire place nette. Il déconstruit pour reconstruire, recomposer de nouvelles valeurs en repartant des éléments de base. Et malgré une certaine possessivité vis-à-vis de ses idées, notamment de l’Art Brut, il a laissé aux artistes comme un grand jeu de construction permettant à chacun de façonner son œuvre.

La scénographie reprend la contradiction structure / liberté et offre des espaces fluides, permettant des points de vues transversaux, mais clairement définis. La première et la dernière partie se construisent comme des architectures rappelant un pavillon de Mies van der Rohe, jouant sur les hauteurs de plafond et les ouvertures dans des parois, dans un blanc neutre faisant ressortir les matières et les couleurs. L’espace central est le négatif des deux autres : les murs sombres et l’éclairage parcimonieux rappellent les musées d’ethnographie tel que le Musée du quai Branly, et les cloisonnements en plaques de médium sortent du plan orthogonal pour un agencement presque organique.

On ressort de cette exposition avec l’image d’un critique infatigable et curieux, mu par un besoin de repenser la culture occidentale qui après deux guerres mondiales ne pouvait plus garder la même forme. Dubuffet nous a laissé de nombreuses pistes à explorer, comme autant de cartes aux trésor sans le X de fin.

 

Jean Dubuffet, un barbare en Europe
Du 24 avril au 2 septembre 2019
Mucem, Marseille

 

Visuels : 1 – affiche de l’exposition / 2- Robert Doisneau, Jean Dubuffet dans son atelier, 1951, photographie. Collection Agence Gamma-Rapho © Robert Doisneau/GAMMA RAPHO / 3- Jean Dubuffet, Paris plaisir, oct. 1962, gouache avec pièces rapportées, collées sur papier, Paris, 67 x 81 cm. Musée des Arts décoratifs, Paris © MAD, Paris – Laurent Sully Jaulmes © Adagp, Paris 2019 / 4- Aloïse Corbaz, Pêche miraculeuse du brodequin de Thalie, vers 1954, crayon de couleur, suc de géranium et papiers cousus sur sept feuilles de papier cousues ensemble, 204 x 147 cm. Collection de l’Art Brut, Lausanne © Marie Humair, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne / 5- Jean Dubuffet, Trinité-Champs-Élysées (série Paris Circus), 25-26 mars 1961. Huile sur toile, 115,8 x 89,7 cm. Fondation Gandur pour l’Art, Genève © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet © Adagp, Paris 2019

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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